• No results found

3.1.2.1. Le modèle de la double hélice

L’expression si courante « être soi-même » ne signifie rien d’un point de vue scientifique (Kaufmann 2004, p. 59).

L’identité est un processus nouveau dans le sens où, progressivement, l’individu moderne s’est affranchi de ces automatismes fonctionnels que Bourdieu avait nommés habitus (Bourdieu 1972, p. 284) 54. Progressivement affranchi, oui, mais partiellement seulement car le processus identitaire ne peut s’expliquer que par l’articulation d’un système produisant de la permanence avec un autre produisant de la variation. Kaufmann décrit le fonctionnement de l’identité telle une double hélice articulée.

La première hélice, c’est Ego « fabriqué par le social ». L’auteur reprend le concept aristotélicien d’habitude – que Bourdieu avait évacué – pour étudier les schèmes incorporés perceptibles dans les « petits gestes tout simples », ces automatismes qui ne « transitent plus par la conscience » (Kaufmann 2008, p. 24). Ils proviennent d’un héritage social et peuvent être « relégués dans une zone de non-activation » jusqu’à ce qu’un évènement les fasse ressurgir et qu’ils deviennent opératoires (op. cit., p. 120). La « longue mémoire sociale » a tellement sédimenté que l’individu tend à oublier que ses réactions, dans une situation donnée, ne sont pas spontanées. Mais comme ses cercles de socialisation sont multipliables, quand des cercles « produisant des manières d’être incompatibles » se croisent – Kaufmann prend l’exemple d’un fils jouant le rôle de l’éternel enfant avec sa mère et le rôle de l’amant protecteur avec sa fiancée – l’interférence d’images de soi incompatibles est insoutenable (op. cit., p. 62). Ce décalage entre référence matérialisée et

ordre concret produit de l’agacement, notion aux pouvoirs opératoires chez Kaufmann (op. cit.,

p. 55).

La seconde hélice, ce sont les envols identitaires (op. cit., p. 53). Par la fluidité de l’imagination, l’individu teste des identités virtuelles. Par le rêve, l’imaginaire produit du réconfort, une « évasion compensatoire », il manipule, idéalise la réalité dans la représentation qu’il s’en fait.

54 « La logique même de sa genèse fait de l’habitus une série chronologiquement ordonnée de structures, une

structure d’un rang déterminé spécifiant les structures de rang inférieur (donc génétiquement antérieures) et structurant les structures de rang supérieur par l’intermédiaire de l’action structurante qu’elle exerce sur les expériences structurées génératrices de ces structures » (Bourdieu 1972, p. 284).

Ces identités virtuelles ont un impact sur le futur car la folie et l’aveuglement « donne[nt l’]élan » nécessaire pour agir (op. cit., p. 110). Parfois, les rêves peuvent, par une mutation cognitive, se transformer en projets et atteindre un certain degré de concrétisation. Schütz utilise à ce sujet l’image du petit cinéma secret qui, « très visuel, n’est rien d’autre qu’une expérience imaginaire des identités possibles par des prises de rôles virtuels » (Schütz 1987, in Kaufmann 2004, p. 70) 55.

3.1.2.2. Pour l’articulation des deux hélices: le récit

Raconter son histoire est presque aussi important

que de se la raconter (Kaufmann 2004, p. 155).

L’identité est l’histoire que chacun se raconte. Le sujet s’attèlera continuellement à lisser les dissonances entre la face mouvante de son identité, le je qui se rêve autre, et sa face stable, Ego fidèle à ses cadres de socialisation. Cette réunification continuelle d’une totalité changeante se fait dans un travail de réflexivité (Kaufmann 2008, p. 21) :

L’homme vit en miroir de sa propre vie, il réfléchit et il s’analyse jusqu’à transformer son quotidien en objet d’interrogation […] disséquant. [Il a] l’obligation de construire et de reconstruire sans cesse sa cohérence autour d’un axe. [L’identité est un] processus de fixation et de fermeture. (Kaufmann 2004, p. 110).

Se raconter, c’est produire une totalité signifiante, « faire bloc avec soi-même » comme si un moi

essentiel existait (ibid. et Bruner 2010 [2002], p. 57). Par la fixation en mots, l’hétérogénéité

interne s’ordonne ; « des régimes cognitifs s’articulent à des contextes (spatiaux, émotionnels, culturels) spécifiques, qui impliquent des régimes d’engagement adaptés » (Thévenot 2006, in Kaufmann 2008, p. 21) 56. Faire son récit de vie, c’est « bâtir une histoire qui dirait qui nous sommes, ce que nous sommes, ce qui s’est passé, et pourquoi nous faisons ce que nous faisons » (Bruner 2010 [2002], p. 58). La narration donne la possibilité à son narrateur de s’expliquer ce qui n’a pas fonctionné et, en revenant sur les espoirs déçus, de se projeter dans l’avenir en « domestiquant la surprise » : « Voilà ce qu’a toujours été ma vie et ce qu’elle devrait continuer à être » (op. cit. pp. 30 et 16). Cette pensée critique qui « envahit la vie quotidienne […] est un

55

Schütz, A. (1987 [1962-1966]). Le chercheur et le quotidien. Paris : Méridiens-Klincksieck.

exercice complexe et fatigant » et si ce processus s’exacerbe, « l’enfer, c’est soi-même quand soi-même pense tout le temps » (Kaufmann 2008, p. 91) 57.

L’ « identité prend [donc] logiquement une forme narrative » car c’est le récit qui permet la mise en scène du petit cinéma intérieur. Par la mise en mots, on teste, on essaye, on évalue des projections biographiques avant d’en choisir une 58:

Le récit […] prend forme en se nourrissant d’images à charge émotionnelle tirées d’évènements vécus. Très vite, l’ordre des facteurs s’inverse. Car le récit (et sa suite imaginée) devient l’instrument de perception des faits, et de structuration de l’action à venir. Il rappelle inlassablement les fondements identitaires, installant le système collectif de valeurs et de langage partagés jusqu’à prendre parfois les dimensions d’un véritable mythe avec ses rituels associés et ses idoles. [Il s’agit d’] une production imaginaire, un filtre cognitif qui structure la construction de la réalité groupale (Kaufmann 2004, p. 144).

« Chacun raconte [l]a vie qui donne sens à ce qu’il vit » (op. cit., p. 152). C’est parce que la narration fait partie du projet, déjà de l’après récit, que l’on peut lui attribuer des pouvoirs performatifs (en nommant, elle transforme). L’inversement du rapport subjectif / objectif par une manipulation mentale fait que les contraintes deviennent des ressources ou des stratégies (op. cit., p. 91).

Alors que je – entre soi et soi – se fatigue au démêlage complexe des fils de son identité, quand il doit se présenter à un autre, il se soumet à une simplification radicale. L’autre en effet – dans un face à face pouvant être bref – n’aura pas la patience de le suivre dans les méandres de ses négociations intérieures. Pour être perçu de manière positive, il faudra donc qu’il se prépare une image pouvant être servie de manière furtive. Certains gestes de la vie quotidienne fixent les souvenirs dans des scripts prêts à l’emploi. Lorsque l’on sélectionne des images à mettre dans un album-photo par exemple, on s’essentialise dans une suite narrative – cérémonie, fêtes, voyages. L’album-photo est un « pivot de l’organisation du souvenir ». Formé « à partir d’images périphériques et occasionnelles », il idéalise la réalité (ibid.). Pendant ces après-midis pluvieux de collage mécanique, on ne savait pas que l’on était en train de réécrire sa vie… (op. cit. p. 100 et ss.).Le Curriculum Vitae joue le même rôle dans une visée professionnelle. Les expériences du passé sont sélectionnées – et évincées – dans le but de construire un profil adapté à chaque postulation.

57 Nous reprenons la notion de lissage biographique de Kaufmann J.-C. (2008 [2007]), pp. 16, 50 – 52. 58

Austin nomme énoncé performatif une « performance [qui] serait l’accomplissement d’un acte par son énonciation même (Winkin 2001 [1996], p. 268, cite Austin, J.-L.(1962). How to Do Things with Words. Oxford : Clarendon Press.).

L’album-photo, comme le CV, est support d’autodéfinitions rapides aux effets irréversibles… Il prépare des « identités prêtes à vivre, délivr[a]nt de la fatigue d’être soi » (op. cit., p. 84) 59.

3.1.2.3. La reconnaissance, moteur de l’action

Tout discours s’alimente de voix extérieures et, pour parler de soi, le narrateur dispose de scripts d’histoires entendues. Parfois, ce sont les discours sur lui en tant que personne – produits par son entourage – ou sur lui en tant que membre d’un certain cercle – produits par les médias ou les institutions – qu’il réélabore en racontant sa propre histoire : « Notre récit reflète alors bien vite ce que nous pensons que les autres attendent de nous » (Bruner 2010 [2002], p. 59). Lors de cette mise en cohérence, l’on s’affaire à une cacophonie de voix divergentes, principales responsables du complexe travail de démêlage à entreprendre pour paraître cohérent. Ce travail se mène « sous le regard d’autrui qui infirme ou certifie » les identités au sein d’une interaction (Kaufmann 2004, pp. 42 et 117). Parfois, le décalage entre autoreprésentations complexes et image de soi simplifiée – que les autrent renvoyent – est insupportable.

Dans le cadre d’un entretien biographique, l’enquêteur demande explicitement au sujet « de raconter sa vie comme si celle-ci existait » (op. cit., p. 155). Cette question déclenche le récit attendu d’un narrateur qui, « irrésistiblement entraîné […] par le bonheur de l’expression qui donne sens à sa vie », finit par concevoir la demande du chercheur comme un grand moment de reconnaissance sociale. Mais, dans la vraie vie, ce « marché de la reconnaissance mutuelle » est « structurellement déséquilibré » (op. cit., p. 190). Ce sont les conflits de reconnaissance qui « dynamisent la production identitaire » et, chez l’homme moderne, « l’appétit de reconnaissance est désespérant » (Todorov 2002, p. 27 in Kaufmann 2004, p. 188) 60. Le statut, les rôles, les places, les fonctions sociales n’étant jamais totalement assurées, nous passons notre temps à « guette[r] l’admiration, l’amour, l’approbation dans le regard de l’autre ».

Dépendant des compétences de reformulations identitaires du sujet, la démultiplication des identités est fortement liée à ses milieu(x) de socialisation(s) : le type d’éducation reçue, l’incitation à la réflexion et à l’analyse, la variété des mots possédés pour s’exprimer, le bien-être matériel et l’entourage culturel sont tous des éléments qui constituent son « capital de soi

59

L’auteur reprend ici le titre de l’ouvrage : Ehrenberg, A. (1998). La fatigue d’être soi. Paris : Odile Jacob.

possible[s] » (Kaufmann 2004, p. 205). Si les personnes provenant de « milieux culturellement dotés » sont en mesure de « filtrer leurs passions à travers une multitude d’idées spécifiques », un faible capital de soi possibles se compense par « la fixation obstinée et obsessionnelle sur quelques-uns, soutenue par une vigoureuse charge émotive » (op. cit., p. 207). L’estime de soi est un « réservoir d’énergie permettant d’affronter [c]es situations plus ou moins favorables » pour l’image propre. Par son travail mental, Ego tente de « rempli[r] son réservoir » alors que bien souvent les autres le vident. L’estime de soi est un « lubrifiant social » (Cast, Burke 2002 in Kaufmann 2004, p. 118) 61.

Le monde est fait de « société[s] qui bouge[nt] et qui change[nt] (celle[s] de la réflexivité et des images identitaires) et [de] petits mondes résistants cherchant, comme autrefois, à rester simplement ce qu’ils sont » (Kaufmann 2004, p. 236). « La volonté de catégorisation est plus forte que les faits de nature eux-mêmes » et le processus identitaire sert aussi à faire cette distinction, nécessaire pour je, entre le groupe des eux et celui des nous. Les identités collectives sont des instruments de confirmation réciproque pour les membres d’un groupe et des instruments d’exclusion pour ceux que l’on étiquette comme des eux. L’individu s’attache aux cercles qui « confère[nt] un sens particulier à sa vie pour que les valeurs qui le constituent […] gardent un sens » (op. cit., p. 141). Mais les identités collectives peuvent également avoir un effet dépersonnalisant car, « reposant[es] et socialement réconfortant[es], elles permettent de « se couler dans des évidences […] partagées » (op. cit., p. 147). On peut s’y vivre comme une fraction d’un ensemble social, avoir l’impression de « posséder une plus grande personnalité » alors que notre seconde hélice s’endort (Mead 1963, p. 266 in Kaufmann 2004, p. 122) 62. Au sein d’un État, les médias construisent des identités collectives. Productrice d’images et de représentations, la télévision est un canal de perception, mais aussi d’identification pour les citoyens (Kaufmann 2008, p. 251). « Confortablement installé dans son petit monde », le téléspectateur « peut [ainsi] voir sans être vu », alors que les messages qui l’assaillent « opèr[ent sur lui de véritables] mutations anthropologiques » (ibid.).

Les institutions peuvent également faire office de niches identitaires pour l’individu (op. cit., p. 259). Les « cadres de socialisation strictement définis par une hiérarchie administrative », que certaines entreprises mettent en place, offrent aux collaborateurs « un cadrage identitaire […] stabilis[ant], confort[ant leur] estime de soi » (op. cit., p. 261). Par l’institution d’un système

61

Cast, A., Burke, P. (2002). « A Theory of Self-Esteem », Social Forces, n. 80.

hiérarchique, une société attribue à chacun de ses membres divers degrés de « capital d’assurance psychologique » concourant, entre autres choses, à un sentiment de complétude identitaire (op. cit., p. 264). Un acteur social interrogé sur son rôle au sein d’une institution déversera donc un discours de rôle, reproduisant l’identité collective de celle-ci.