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Bien qu’il n’ait jamais véritablement fait usage du terme identité, on doit à Georges Herbert Mead – dans L’esprit, le soi et la société (1963 [1934]) – une première réflexion sur le fait que « le soi est moins une substance qu’un processus » (Taboada-Leonetti, Vasquez 1990, p. 14 citent Mead, G.-H. 1934, p. 115) 51.L’individu, pris dans un système d’interactions, est « marqué par un contexte historique précis », mais changeant. De là naîtront les travaux de l’École de

Chicago, fin XIXème – début XXème siècle, autour de la question de la négociation identitaire. Mais c’est à Freud que l’on doit une première réflexion sur le « mécanisme psychique de l’identification » définie une « opération par laquelle le sujet humain se constitue » en se rattachant à certains cercles de socialisation, à des personnes, des mouvements, ou à des objets

(Laplanche, Pontalis 1967, p. 188 in Kaufmann 2004, p. 25, nos italiques) 52. L’identification, c’est le processus qui rend possible l’expérience d’une « pluralité de personnes psychiques » et c’est par ce biais que se constituent, à partir d’une communauté affective, « les liens réciproques entre les individus et la foule » (Lipiansky, Taboada-Leonetti, Vasquez 1990, p. 9). Freud s’interroge sur les « identités de pensée » et les « identités de perception » indiquant à l’homme – grâce à son expérience du monde – les objets ou sensations pouvant lui procurer du plaisir. Le

moi, selon Freud, se construit par des « échanges identificatoires », fruits d’une activité

d’« intériorisation de […] modèles et d’[…] images ».

Les ensembles sociaux qui, dans une première phase de modernité, étaient restés relativement stables, éclatent après la Seconde Guerre mondiale. Les individus de cette seconde modernité des années 50 se voient « livrés à eux-mêmes pour définir le sens de leur vie » (Kaufmann 2004, p. 17). C’est la fin des sociétés au fonctionnement traditionnel sur le plan de l’organisation en communautés et de la gestion du quotidien ; c’est l’avènement du sujet individualiste. De nouveaux besoins apparaissent en termes de quête d’appartenances. Erikson, que l’on nommera

le père de l’identité, trouve une application de terrain aux thèses de Freud sur l’identification,

dont il prouvera l’opérationnalité en lien avec ces nouveaux enjeux. Le concept est alors « immédiatement reconnu comme évident » non seulement par les scientifiques mais par les sujets eux-mêmes : les questions d’identité deviennent synonymes de « problèmes de la modernité » (ibid.). L’auteur travaille sur les moments de crise de l’identité provoqués soit par l’âge des sujets, soit par des problèmes d’interférence avec leur contexte de vie, principalement s’il s’agit de personnes déplacées (de minorités étrangères, d’où son concept de crise de

l’identité culturelle, contradictions d’un double référent culturel). L’identité est pour lui un

processus en huit phases et, ayant atteint une certaine maturité, celle-ci se transforme en produit – résultant de la somme des identifications. Deux aspects de l’identité sont ainsi réconciliés, le changement et la permanence (Lipiansky, Taboada-Leonetti, Vasquez 1990, p. 10).

Dans les années 60, l’identité est à la mode car elle répond à un besoin croissant des individus de se définir face aux autres. Les institutions elles-mêmes redoublent d’efforts pour identifier leurs membres. La carte d’identité, instrument étatique pour l’archivage et le contrôle des citoyens, repose sur le « corps comme garantie incontestable » de l’identité (photo d’identité, noms, âge, traits particuliers). Ce repérage des caractères stables de l’individu va à l’encontre de la nouvelle

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Laplanche, J., Pontalis, J.-B. (1967). Vocabulaire de la psychanalyse. Paris : PUF. La notion d’identification a été décrite dans Introduction à la psychanalyse (1916) et Psychologie des foules et analyse du moi (1921).

liberté qu’il vient d’acquérir dans son autodéfinition. Mais la vulgarisation de la notion ouvre progressivement le spectre des identifications disponibles et le mot identité devient un « cristallisateur magique pour les minorités » (Kaufmann 2004, p. 36). Selon les contextes, il prend tour à tour la signification de culture, de nation, d’ethnie, de région. Pour certains, l’identité de genre est au centre de leur personnalité, pour d’autres c’est l’identité religieuse, corporative, sexuelle ou nationale qui prime. Pour tous, l’identité est la réponse à la question qui

suis-je ? au sein de la société (ibid.).

L’acceptation scientifique de la notion d’identité souffre de sa démocratisation – Kaufmann parle d’une starification (Kaufmann 2004, p. 37). Devenu si évident, si stimulant pour tout un chacun, ce concept est néanmoins insaisissable sur le plan scientifique. Goffman redimensionne la part de subjectivité en soulignant que l’individu « ne peut pas inventer son identité sans tenir compte des éléments biographiques fixes, les porte-identité » (Goffman 1975, p. 74). Pour Lévi-Strauss l’identité, produit de socialisations successives, permet de décrire le lien entre individus et cadres sociaux. L’individu ne se résume pas à ses catégories d’appartenance, il les adopte en incorporant des formes identitaires (Kaufmann 2004, p. 46 ; Demazière et Dubar 2007 [1997], pp. 314 – 315). Ricoeur distingue la part immuable de l’identité, la mêmeté, de la part changeante qu’il nomme ipséité, et les fait interagir au sein d’une identité qui ne peut être que narrative (Ricoeur 1990). Alors que Dubar différencie l’identité pour soi et l’identité pour

autrui, De Singly tranche entre un soi intime et un soi statutaire (Dubar 1991 ; Singly de 1996).

Pour Tap, il s’agit d’un « système de sentiments et de représentations de soi » influencé par la réussite des expériences sociales (Tap 1979 in Kaufmann 2004, p. 41) 53.

Si tous ces auteurs s’accordent sur une dichotomie entre être social et être privé, concordance et changement, c’est la place accordée à l’élément subjectif qui varie selon les objectifs disciplinaires: stables et provisoires, individuels et collectifs, subjectifs et objectifs, biographiques et structurels, ces processus de socialisation comment interagissent-ils dans la constitution de(s) identité(s) ? Le risque est de confondre les notions d’identité et d’individu alors qu’il s’agit de « phénomènes liés mais de nature différente » (ibid). L’individu est « matière sociale », « fabriqué par son contexte », un « fragment de la société de son époque », l’identité – jouant un rôle essentiel dans la « fabrique multiforme » de cet individu – est un processus.