Déjà à la naissance, le petit humain est attendu et rêvé dans le cadre d’une culture qui a façonné les attentes et les rêves des parents et de l’entourage social. Si, en dernière instance, la culture n’est que « des individus qui réagissent à d’autres individus », il existe un processus psychologique de réification de la culture, et c’est cette « culture réifiée qui exerce une influence sur les personnes en tant que composante de la personnalité de chacun » (Devereux 1970, in Lipiansky, Taboada-Leonetti, Vasquez [1990] 2007, p.12) 63.
En traitant une notion telles que celle de reconnaissance – résultant d’un processus de miroitement entre une image de soi subjective et celle que l’autre nous renvoie, pas forcément plus objective – nous avons artificiellement dissocié l’interaction sociale de ses effets sur l’image de soi. Le chapitre qui s’ouvre rétablira la place de l’interlocuteur dans ce processus puisqu’il sera consacré au rôle de l’autre dans la construction d’un sentiment de soi.
3.1.3.1. La communication comme « performance de la culture »
« Membership is predictability », « la culture, c’est tout ce qu’il faut savoir pour être membre » et la « performance de la culture », c’est la communication (Ray Birdwhistell et Ward Goodenough in Winkin 2001 [1996]. p. 14) 64.Les codes culturels – allant des signaux reconnus par un groupe restreint aux pratiques sociales de citoyens d’un pays, ayant reçu une éducation scolaire commune – ne peuvent donc se manifester en dehors d’interactions sociales. La communication étant à la culture ce que le processus est à la structure celle-ci, pour être perçue, doit être performée (Birdwhistell, p. 51 in op. cit., p. 14 – 19).
63 Devereux, G. (1970). Essais d’ethnopsychiatrie générale. Paris : Gallimard.
64 Birdwhistell, R. (1970). Kinesics and Contexts : Essays on Body Motion Communication. Philadelphia, University
of Pennsylvania Press. Goodenough, W. (1957). « Cultural Anthropology and Linguistics », Garvin, P. Ed., Report of the Seventh Annual Round Table Meeting on Linguistics and Language Study. Washington D.-C.: Georgetown University Press, pp. 167 – 173.
Alors que la communication avait été définie comme une transmission de messages, les anthropologues de la communication attirent l’attention sur sa dimension processuelle (Winkin 2001 [1996], p. 20). En psychologie sociale, Georges Herbert Mead, déjà, proposait de concevoir la « vie sociale comme un tissus de relations sociales régies par la communication » (op. cit., pp. 37 – 38). La communication, pour l’auteur, était « un vaste processus vital » permettant au monde de respirer. De là l’idée que « les relations sociales au sein d’un petit groupe [puissent] être envisagées soit comme une reproduction en miniature de la société globale, soit comme un extrait de cette société, à l’instar d’un nid d’abeilles, de cellules identiques ». Cette lecture, du
micro- au macro-, est retenue par Goffman qui voit « dans chaque interaction, un rituel de
célébration de la société toute entière » ; Winkin montre que l’inverse fonctionne également (op. cit., p. 24) :
La communication envisagée comme performance de la culture accomplit le même trajet mais, en outre, me semble-t-il, autorise le passage inverse, du macro- au micro-, par le fait qu’elle agit comme un processus permanent de renforcement des normes sociales. L’interaction accomplit l’institution, tandis que l’institution permet à l’interaction de s’accomplir (op. cit., p. 125, nos italiques).
Les liens entre la culture et ses performances sont « inscrit[s] à la fois dans le très court terme et le très long terme », au niveau de l’individu comme à celui des institutions. La prévisibilité des membres d’un groupe, pour Birdwhistell, est assurée par l’intégration de patterns culturels. L’échange entre deux personnes (ou plus) ne se limite donc pas à l’émission et à l’interception d’un message. Pour les interactionnistes symboliques, le message perdrait d’ailleurs de son importance face aux efforts produits par les locuteurs pour soigner leur relation.
3.1.3.2. De la vision orchestrale de la communication à la métaphore
théâtrale
L’ensemble des codes et des règles qui régissent la communication des membres d’un groupe leur permet d’être prévisibles, de se construire socialement en continuité. S’opérant par de multiples canaux, les activités communicatives sont « des activités de contrôle, de confirmation, d’intégration où la redondance joue un rôle très important » (op. cit., p. 88). L’acteur social a appris les programmes de sa classe, de son groupe, de sa communauté, il les applique pour que ses rencontres se passent bien. Les membres d’un groupe « participent […] à la communication comme les musiciens participent à un orchestre ». Mais « l’orchestre de la communication n’a
pas de chef et les musiciens n’ont pas de partition », ils se guident mutuellement en s’écoutant jouer, ce qui les rend – parfois – plus ou moins harmonieux.
L’air qu’ils jouent constitue pour eux un ensemble d’interrelations structurées. Si le chercheur prend le temps de décomposer cet air et de le transcrire, il verra sans doute que la partition qu’il obtient est d’une grande complexité et qu’il s’agit effectivement de musique et non de simples bruits (Winkin 2001 [1996], p. 90).
Cette image de l’orchestre jouant sans chef, on la doit à Scheflen pour qui l’« orchestre serait la société, la partition invisible la culture, et la performance musicale la communication » (Sheflen 1973, p. 171 in op. cit., p. 274) 65. Quand il y aura performance de la culture, « des règles de conduite, formelles ou informelles, implicites ou explicites, seront convoquées » (Winkin 2001 [1996], p. 273). « Des offenses et des réparations auront lieu ; des instants d’euphorie et de dysphorie se produiront ; rires, embarras, sourires ». Les personnes en présence affirmeront leurs valeurs sociales, « donneront de leur présence et de leur attention », en recevront en retour, « attendront quelque temps avant d’en offrir à nouveau ». « Le monde [ressemblerait à] une cérémonie de mariage » mais cette image comporte des dangers de simplification : l’exécution de cette partition invisible « laisse peu de place à l’improvisation » et « aux erreurs d’invention » qui – pourtant – se vérifient quotidiennement au cours des interactions. Tout n’est pas « réglé comme du papier à musique », la « société crée en permanence ».
Goffman préfère le terme interaction à celui de communication, puisqu’il permet de se recentrer sur l’échange – qu’il soit verbal ou non verbal. Il remplace l’image de l’orchestre par celle d’une mise en scène théâtrale (Goffman 1969, p. IX). Cette image lui permet de se concentrer sur l’individu en interaction avec un autre individu ou un groupe (contrairement à celle de l’orchestre qui considérait la société tel un corps fonctionnant en système). Il met en scène des acteurs, des personnages, des rôles, des scènes, des coulisses et des jeux (Winkin 2001 [1996], pp. 111 – 113). Le système social tient toujours une place fondamentale en tant qu’il procure un cadre fixé aux interactions, une norme par rapport à laquelle les acteurs réagiront et se produiront. Mais quand les règles interactionnelles se disloquent, ceux-ci mettront en place des stratégies afin de se rétablir soi-même dans une continuité identitaire.
65
Sheflen, A.-E. (1973). Communicational Structure : Analysis of a Psychiatry Transaction. Bloomington: Indiana University Press.
Après avoir décrit le système des normaux, l’auteur analyse les cas de déviance car « pour comprendre la différence, ce n’est pas le différent qu’il convient de regarder mais bien l’ordinaire » (Goffman 2010 [1963], p. 150).
La figuration
L’interaction verbale est traitée par l’inter-actant socialisé comme « quelque chose qui mérite des précautions rituelles », il « sait comment se conduire vis-à-vis d’une conversation » (Goffman 2010 [1963], p. 34). Il s’agit d’un jeu de figuration visant à « parer aux incidents » qui dégraderaient l’échange en cours. La figuration est la traduction de face-work en anglais, le jeu des faces où la face se conçoit comme « étant la valeur sociale positive qu’une personne revendique effectivement à travers la ligne d’action que les autres supposent qu’elle a adoptée au cours d’un contact particulier » (op. cit., p. 9). La face, donc, est une « image du moi délinéée selon certains attributs sociaux approuvés » par les partenaires d’une interaction. Elle se définit au moment de la première rencontre et dépend de la capacité du locuteur à présenter une image cohérente et continue au fil du temps. Mais elle peut également résulter de la bonne ou de la mauvaise image attribuée à son groupe d’appartenance, car elle est partageable et peut déteindre sur les membres d’une communauté entière : « En donnant une bonne image de soi [, l’on donne] une bonne image de son groupe ou de sa profession ».
Pour étudier le jeu des faces, la notion de feed-back est essentielle car la communication se joue toujours en miroir (Winkin 2001 [1996], p. 48). L’acteur fait passer un message, mais il s’agit surtout pour lui de recevoir l’attention qu’il estime mériter et d’en donner en retour. Si la « communication est gratifiante », les interlocuteurs seront attirés l’un à l’autre (feed-back positif, état d’euphorie). Si, par contre, la communication n’est pas réussie, le feed-back sera négatif et créera un état de dysphorie (un sentiment de malaise, de gêne, voire d’embarras). Les interlocuteurs gardent une mémoire émotionnelle de leurs interactions et se créent un horizon d’attentes qui prédéterminera les prochaines rencontres. « L’activation de souvenirs de plaisirs antérieurs » de faces préservées « fai[t] monter l’enchantement » pour l’évènement à venir (op. cit., p. 215).
Toute interaction est « un jeu sacré qui se joue essentiellement sur un terrain institutionnalisé […] de telle sorte que l’individu soit en mesure de projeter un moi sacré viable et puisse tenir sa
place au jeu[,] sur la base rituelle qui convient » (Goffman 2005 [1974], p. 81, nos italiques). De l’adresse (à laquelle on se doit de répondre) à la clôture (durant laquelle les interlocuteurs devront se montrer rituellement satisfaits de la rencontre), des règles d’échanges gèrent l’interaction. Sur un mode action/réaction, les attentes des uns correspondent toujours à des obligations pour les autres. En termes de politesse, les échanges devront être symétriques, à moins que des différences de statut entrent en jeu. La déférence et la tenue ont une fonction protectrice de la sphère intime puisqu’ils « ferment aux autres des voies de pénétration » (op. cit., p. 69). Mais dans le cas où des incidents surgiraient, des jeux de figuration s’enclencheraient mettant en branle des pratiques défensives ou protectrices, telles que l’évitement, les « actes de compensation symboliques », ou le repli (op. cit., pp. 17 20 et 104). Le refus des règles, advenant dans des cas de litige ou de protestation contre une identité assignée, est tout aussi significatif car l’« infraction est toujours révélatrice du moi » (op. cit., p. 44).
Le stigmate
« Chaque moment de crise [étant] socialement déterminé », « c’est toujours par rapport aux critères de son propre groupe social que l’on ressent l’inconvenance dans la conduite d’autrui », (op. cit., 110 et 93). Une société donnée produit des attentes normatives à l’égard de ses membres, il s’agit d’attentes en puissance attribuant des « identité[s] virtuelle[s] » (Goffman 2010 [1963], p. 11). Au moment de la reconnaissance cognitive, « acte de perception qui consiste à situer un individu comme ayant telle ou telle identité sociale ou personnelle », si celle- ci discorde de l’« identité sociale [présupposée]», il sera considéré comme déviant – et l’attribut discordant désigné comme un stigmate (op. cit., p. 85). Comme toute catégorisation, la déviance prend forme dans l’interaction et l’attribut stigmatique, n’étant pas fixe en soi, doit être compris en termes de relation à la norme attendue (op. cit., p. 12).
L’individu stigmatisé est discrédité ou discréditable en fonction de la visibilité de son stigmate et de la manière dont sa différence perturbe l’interaction (op. cit., pp. 14 et 64). Goffman définit trois catégories de personnes dont le stigmate est instantanément visible: les enfants, les handicapés et les étrangers. Mais de ces trois catégories, seuls les stigmates tribaux sont potentiellement contaminants car les caractères du groupe, s’ils sont immédiatement perceptibles, « donne[nt] des informations sur l’individu » – il s’agit d’« informations sociales durables » (op. cit., p. 64). Le stéréotypage – compris comme l’action de profiler autrui –
s’active pour engendrer à première vue des stigmatisés discrédités et « les contacts impersonnels entre inconnus sont le lieu d’élection de [ces] réactions » (op. cit., p. 68). Si la relation s’approfondit, le stigmate visible perd de son importance au profit d’une personnalisation des interactions. Le cas des personnes discréditables fonctionne à l’inverse, il se met en place au fil du temps et repose sur l’indisposition des autres au changement de rôle.
Le fait de découvrir appartenir à une catégorie stigmatique tardivement, après avoir perçu – peut- être même partagé – les représentations des normaux sur ce même groupe, signifie que l’on doit « apprendre à faire face à la manière dont les autres traitent le genre de personne auquel, désormais, [l’on] appartient » (op. cit., pp. 49 et 99). Dans le groupe des normaux, tous peuvent ne pas ressentir la même intensité de puissance négative d’un stigmate donné. Les initiés ou
gate-keepers sont des personnes qui – par un procédé d’individualisation – se sont rapprochées
d’autres a priori stigmatisées pour prendre leur défense (op. cit., p. 44 ; Winkin 2001 [1996], p. 45 parle d’experts ou d’influents, suivant Katz et Lazarsfeld 1955) 66. Si elles en ont le pouvoir, elles peuvent – sur le plan institutionnel, social ou même politique – « canaliser, endiguer, bloquer le flot des informations » alimentant les traits stigmatiques (ibid.).
L’interaction entre normaux et stigmatisés est néanmoins toujours de type dominant dominé. Quand le stigmatisé tente de se défendre, « l’expression de défense [elle-même peut être] perçue comme l’expression d’une déficience », confortant le normal dans son jugement (Goffman 2010 [1963], p. 16). Le stigmatisé risque à la longue d’intérioriser « les critères des dominants » le profilant par épuisement de ressources défensives et de mettre en place des stratégies d’adaptation lui permettant, malgré tout, d’affronter une situation donnée :
L’individu stigmatisé se voit en outre conseiller de faire comme s’il appréciait les efforts des normaux pour lui faciliter les choses. Il doit savoir accepter l’aide et la sympathie qu’il n’a pas demandées, même s’il les ressent comme une intrusion injustifiée dans son intimité (Goffman 2005 [1974], p. 141).
La tolérance fait presque toujours partie d’un marché (op. cit., p. 143).
Ceux qui partagent le même stigmate participent au même cercle des lamentations (Goffman 2010 [1963], p. 32). L’individu stigmatisé devra créer des alliances avec ceux qui souffrent de la même image sociale que lui. Il « se résigne[ra] à un monde diminué », protégé des regards accusateurs mais fermé à d’autres types d’interactions où il pourra « élaborer, dans tous ses
détails, la triste histoire du stigmate qu’on lui impute ». Si l’un des membres du groupe stigmatisé « atteint une position dans la société », il se verra attribuer le titre de porte-parole (op. cit., p. 40) :
La réalité la plus intime et la plus gênante se révèle donc tout à coup la plus collective, en même temps qu’il s’avère que les sentiments les plus profonds du stigmatisé sont précisément de l’étoffe dont sont faits les récits bien ordonnés des membres de sa catégorie doués pour le verbe (op. cit., p. 134).