3 Methodology
3.3 Sensitivity analysis
Nous proposerons, au terme de notre étude, une définition du silence liturgique. Mais dès à présent, en faisant l’état de la question, nous présentons ici les conclusions d’André Desautels149 qui, dans son mémoire sur le silence comme fonction liturgique, retient quatre caractéristiques du silence liturgique : il est relié aux autres éléments de la célébration, il favorise la relation à Dieu et la communion ecclésiale, il constitue un sommet de la prière liturgique et il révèle la présence de l’Esprit-Saint150.
3.2.1. Un silence relié
Le silence liturgique est toujours complémentaire aux autres éléments d’une célébration liturgique : soit qu’il prépare un rite, qu’il accompagne l’exécution d’un geste ou qu’il prolonge un moment liturgique ; soit qu’il serve de moment de transition entre diverses parties d’une célébration où « il remplit l’espace avec autant de vigueur que la parole ou le chant151 » ; soit qu’il contribue à créer une atmosphère particulière pour telle fête ou tel temps liturgique. En soi, on ne peut le considérer comme autonome, mais il est toujours dépendant d’une action, d’un moment qu’il a pour rôle de mettre en valeur.
3.2.2. Un silence relationnel
La liturgie recourt au silence pour nourrir la relation à Dieu, mettre en sa présence, favoriser son écoute et faciliter l’expression de la prière. Il ouvre aussi sur le monde : dans le silence, on peut vivre une proximité avec les bonheurs, les espoirs et les douleurs de tous les hommes afin de les présenter à Dieu dans la prière. Le silence liturgique participe aussi à créer la communion fraternelle en invitant à se faire proche de ceux pour qui l’on prie. « Le
148 Cf. A. V
EILLEUX, Le silence dans une célébration monastique, p. 8 : « Le silence est important dans une célébration monastique, mais c’est tout d’abord le Silence dans lequel se déroule la célébration et le Silence dans lequel il fait entrer, et non pas un ensemble de plages de silence introduites plus ou moins artificiellement tout au long de la célébration ».
149 André Desautels est responsable de la formation professionnelle à la Faculté de théologie et de sciences des
religions à l’Université de Montréal. Il a publié en 2003 son mémoire de maîtrise réalisé dans le cadre de l’Institut supérieur de liturgie de l’Institut catholique de Paris.
150
Cf. A. DESAUTELS, Le Silence comme fonction liturgique, p. 112-116.
151 A.-G.M
silence liturgique est un silence constructif, comme le ciment qui édifie la communauté célébrante152 ».
Le silence met aussi en relation avec soi-même, en invitant à être attentif à ce qui tisse la vie quotidienne, les bonheurs, les aspirations et les besoins de toutes sortes. Il invite à être sujet dans la célébration, un acteur présent et engagé tout entier dans l’action liturgique.
3.2.3. Un sommet de la prière liturgique
Le silence liturgique permet de plonger au cœur du mystère. Plus encore, Desautels estime que la liturgie elle-même doit conduire au silence : « toute la célébration est faite pour conduire au silence : plénitude de l’union à Dieu153 ». L’action liturgique converge vers cette expérience du silence qui est un de ses points principaux d’aboutissement, car il permet d’accéder au cœur de la relation à Dieu.
Tout devrait concourir à favoriser cette qualité de silence : la beauté des lieux et de la décoration, la qualité de la musique et du chant, la bonne exécution des rites, leur enchaînement judicieux, une manière de faire qui invite au recueillement et à la paix, une manière de dire qui fait sentir la densité de la présence de Dieu. Tout devrait conduire au silence, sommet de la prière liturgique.
3.2.4. Révélateur de l’Esprit-Saint
Le silence permet à l’Esprit de se révéler, de parler, d’intervenir dans le processus de la liturgie. De même que dans la Bible « le silence n’y est pas seulement objet; il y est le plus souvent sujet [...] l’un des acteurs les plus décisifs de la vaste aventure biblique154 », ainsi en est-il aussi dans la liturgie. Le silence n’est pas seulement un rôle, un moment ou même une fonction de la liturgie, le silence est une présence au sein de la liturgie, celle de l’Esprit. Ainsi le silence a pour responsabilité d’ouvrir à cette présence, à ce souffle, à cette voix, à cette lumière qui soulève la liturgie, la rend féconde.
3.2.5. Reprise critique
Nous avions rappelé, dans notre chapitre sur le silence religieux, que le silence n’est ni un absolu ni une fin en soi, mais un moyen nécessaire pour se recueillir, prier, entrer en relation avec Dieu. André Desautels fait bien de rappeler qu’en liturgie également le silence n’est pas une fin en soi, mais complémentaire à des paroles, des gestes qu’il met en valeur, et que le silence met en relation. Ayant défini cela, il me semble exagéré d’écrire que toute la
152
D. SARTORE, Silence, p. 402.
153
J. GELINEAU,Du corps dans la liturgie, p. 15.
154 A. N
célébration est faite pour conduire au silence ; ce serait en faire un but ultime. Le silence n’est pas forcément le sommet de la prière liturgique. Il n’a pas non plus à devenir un sujet de la liturgie, car ce sont les participants qui font silence. Par contre, Desautels fait bien de relever ce lien entre silence liturgique et action de l’Esprit-Saint ; peu de liturgistes en parlent. L’Esprit-Saint agit de bien des manières dans la liturgie, il est invoqué tout particulièrement au cours des épiclèses. Les temps de silence offrent des espaces où l’Esprit-Saint peut agir plus profondément dans le cœur de chacun.
Conclusion
Nous avons commencé ce chapitre en affirmant que la liturgie ne peut se passer du silence ; nous en avons des traces dès les origines, tout d’abord dans les invitations à faire silence, par exemple avant la lecture de l’Évangile. Le silence dans les liturgies anciennes était plutôt un silence de respect voire de crainte devant la grandeur de Dieu. À la suite du concile Vatican II, et puisque désormais presque toutes les prières liturgiques sont dites à haute voix, on a pris immédiatement conscience de l’importance de ménager de brèves pauses de silence au cours de la liturgie, afin de mettre en valeur les paroles et les gestes de la célébration. On risque, sinon, une trop grande accumulation de messages et des liturgies trop bavardes. Le silence n’est pas un but premier dans la liturgie, mais il est nécessaire pour bien la vivre.
André Desautels a tenté de montrer que le silence a une fonction liturgique. Il met en valeur les gestes et les paroles de la liturgie, il favorise la relation avec Dieu et avec les autres.
Nous avons posé dans ce chapitre des premiers jalons de définitions du silence liturgique. Il nous reste à les approfondir dans les deux prochaines parties de notre thèse.