2 Literature Review
2.4 Kinetic models
Nous pourrions ajouter beaucoup d’autres références sur le silence, issues de la tradition monastique98. Nous ne garderons que saint Benoît que Dom Salmon considère comme l’« un des principaux théoriciens du silence ascétique et en même temps l’organisateur de la pratique du silence religieux en Occident99 ». Dès le prologue de sa
Règle, il met son disciple en garde contre les péchés de la langue, les paroles inutiles et le
bavardage. Le silence religieux est d’abord une modération dans le parler. Dans les monastères, on doit fuir les paroles inutiles et surtout éviter les paroles de médisance. Saint Benoît insiste sur le silence de la nuit (ch. 42), le silence à la sortie des Offices liturgiques (ch. 52), le silence au réfectoire (ch. 35), dans les chambres, etc. Et surtout, il consacre le chapitre 6 de sa Règle au silence : De taciturnitate, qui peut être traduit par : « De la retenue dans les paroles100 ».
95 On raconte qu’Agathon avait gardé trois ans des cailloux dans la bouche, non pour devenir orateur comme
Démosthène, mais pour apprendre à se taire (cf. Apophtegmes. Collection alphabétique, trad. L. Regnault, Solesmes, 1981, p. 27). Pambo avait reçu le patriarche Théophile sans rien dire ; il s’en explique : « S’il n’est pas édifié par mon silence, il ne sera pas non plus édifié par ma parole » (ibidem, p. 117). Il ne parlait pas tant qu’il n’avait pas reçu de Dieu une parole de salut. Évagre le Pontique (346-399) insistait sur le silence comme disposition préalable à la prière : « Que ta langue ne prononce aucune parole quand tu vas te mettre en prière » (ÉVAGRE, Fragments Syriaques, éd. et trad. I. Hausherr, coll. Orientalia christiana, 30/3, 1933, p. 150).
96 « Aime le silence plus que toute chose ; il t’apporte un fruit que la langue est impuissante à décrire. D’abord,
c’est nous qui nous contraignons à nous taire. Ensuite, de notre silence naît quelque chose qui nous attire au silence. Que Dieu te donne de percevoir ce qui naît du silence. Si tu commences par cette discipline, je ne sais quelle lumière va jaillir par lui sur toi » (De perfectione religiosa, 65, dans ISAAC LE SYRIEN, Œuvres
spirituelles,p. 213).
97 O. C
LÉMENT, Hésychasme, dans l’Encyclopédie Universalis.
98
Cf. P. MIQUEL, Silence, c. 837-841.
99
P. SALMON, Le silence religieux, p. 22-23.
100 Cf. l’édition de la Règle avec commentaire historique et critique par A.
Citant les Psaumes et les Proverbes, saint Benoît recommande le silence pour éviter le péché. Le silence est d’ailleurs l’attitude qui convient le mieux au disciple : « En effet, parler et enseigner convient au maître, se taire et écouter sied au disciple101 ». Saint Benoît appelle le moine à se considérer comme un disciple du Maître par excellence qu’est Dieu. Le silence est une vertu qui achemine à la prière, en tant que préparation morale à celle-ci, en permettant à l’âme de cesser de s’occuper des bruits de la terre et de se répandre au-dehors par des paroles, des inquiétudes, des distractions, et en la disposant « à s’élever vers Dieu et à entrer en rapports, en communication avec lui dans la prière102 ».
Mais il n’est pas un absolu : si l’on doit demander quelque chose au supérieur, on le fera humblement, et pour le reste, on évitera tout bavardage inutile103. D’ailleurs, ce serait contre la nature de l’homme dont la faculté propre est de parler. C’est même une caractéristique qui le distingue de tous les autres êtres, car il est créé à l’image de Dieu et donc aussi à l’image du Verbe. Même dans les monastères, où l’on choisit de respecter de longs temps de silence, il est naturel de recourir à la parole pour s’entretenir avec le supérieur, demander un service ou simplement prier.
Pour les moines, le silence a une valeur thérapeutique. Saint Benoît l’applique pour les temps pénitentiels comme le Carême, ou bien comme remède à des frères qui ont été sanctionnés et exclus de la communauté : le silence leur donne d’entrer en eux-mêmes et de regretter leur faute. S’ils se mettent à parler, ils auront trop tendance à justifier leur manquement ou à quémander la pitié. « C’est dans le silence que la guérison pourra s’effectuer104 ».
Dans son essai sur Le silence religieux, Salmon ajoute que, pratiqué régulièrement, le silence devient une vertu morale qui entraîne d’autres vertus :
L’objet de cette vertu morale de silence sera de disposer l’âme à modérer son désir naturel d’extériorisation, de distraction, d’expansion, pour le ramener à la contemplation des choses divines ; elle l’inclinera à surveiller les manifestations extérieures de ses sentiments intimes, et à trouver le juste milieu dans les actes qui la mettent en relation avec les autres hommes par la parole ; poussée à sa perfection, elle est un attrait vers l’éloignement des hommes et la solitude,
101
Règle de saint Benoît, VI, 6.
102 P. S
ALMON,Le silence religieux, p. 50.
103 Règle de saint Benoît, VI, 7-8. 104
Cf. A. GRÜN, Apprendre à faire silence, p. 25. Pour approfondir ce thème du silence dans la vie monastique, à partir de la Règle de saint Benoît, nous renvoyons à cet excellent livre d’AnselmGRÜN (traduction de Der
Anspruch des Schweigens, paru en 1980). Le célèbre bénédictin précise d’emblée : « Pour les moines, le silence
n’est pas une technique visant à la relaxation ou à la réflexion profonde, et encore moins une façon de se détendre. Tout au contraire, le silence est la pratique d’attitudes essentielles qui suscite en nous une exigence morale : nous défaire de nos errements, lutter contre notre égoïsme et nous ouvrir à Dieu » (A. GRÜN, Apprendre
non par misanthropie, mais par amour pour Dieu, en qui l’âme veut se reposer et trouver son plaisir, loin de la conversation des humains105.
Salmon rattache le silence à la vertu cardinale de tempérance et le met en lien avec les autres vertus car les vertus chrétiennes sont connexes, la pratique de l’une entraîne la mise en action des autres :
Il est commandé par la charité, sans laquelle il ne peut y avoir de véritable vertu ; il est dirigé par la prudence, qui détermine la recta ratio agendi des vertus morales ; il peut être au service de la justice, dans les relations sociales de l’homme (garde des secrets, répression de la tendance à la calomnie, à la médisance, etc.), de la religion, dans les relations avec Dieu106.
Nous comprenons ainsi l’importance du silence dans la vie monastique et la vie de tout chrétien : il est une vertu qui stimule les autres et qui « est capable d’accompagner le chrétien dans les progrès de son union avec Dieu107 ».