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4 Funn: analyse og tolkning

4.4 Mentale modeller

4.4.2 Nytenkning

Audre Lorde fut une des premières à dénoncer l’absence de prise en compte de la classe sociale et de la race, de l’orientation sexuelle, et de l’âge dans la représentation de l’expérience de la femme.498 Minow, Harris, Krenshaw, Caïn et Kline font également partie des auteures dénonçant l’essentialisme au sein du féminisme. La vision essentialiste est critiquée puisqu’elle consiste à penser les femmes comme un groupe unifié, qui partageraient une essence commune, des traits essentiels et fondamentalement différents des hommes.499 L’essentialisme présuppose donc une expérience du genre et du sexisme commune à toutes les femmes.500 Les critiques de l’essentialisme au sein du féminisme s’opposent à cette vision universelle de « l’expérience femme », et estiment que cette essence donnée à l’expérience féminine et le point de vue adopté est celui d’une femme blanche de classe moyenne.501 Enfin l’essentialisme est aussi critiqué en tant que tel puisqu’il positionne des caractéristiques construites socialement comme innées, naturelles ou biologiques, qui continuent à jouer un rôle clef dans le maintien de certaines oppressions et dont il semble souhaitable d’être conscient afin de pouvoir les dépasser.502

En effet, l’expérience d’une femme peut être au croisement de différentes expériences de façon simultanée et c’est ce que les visions essentialistes manquent à réaliser.503 Spelman estime que l’essentialisme est nocif pour tous notamment pour les féministes.504

498 Audre LORDE, Age, Race, Class and Sex: Women Redefining Difference in Sister Outsider: Essays

and speeches, Freedom, CA, Grossing Press, 1984, pp. 114-117.

499 Kelly WEISBERG, Feminist Legal Theory, Philadelphia, Temple University Press, 1993, p. 17 ; Katherine BARTLETT, Feminist Legal Theory : Readings in Law and Gender, 1st ed, London, Taylor and Francis, 2018, pp. 39-40.

500 Id., p. 60.

501 M. KLINE, préc., note 348, 126.

502 ie transphobie, mysoginie et le care incombant aux femmes. On remarque assez facilement un certain essentialisme de genre et la tendance à une fixation sur le "care" lorsqu’on aborde les droits des femmes et leur contribution en droit international. Le genre est un construit social, l’attribution

d’attributs de genre en fonction du sexe de la personne. Ainsi genre et sexe n’ont pas a être lié, si le genre femme se maintient il n’est pas nécessaire qu’il soit réserve uniquement au personne de sexe femelle. De même toute personne de sexe femelle ne se doit pas d’être femme, ni même d’être dans la binarité d’un de ces deux genre.

503 Kimberlé CRENSHAW, « Mapping the Margins : Intersectionality, Identity Politics and Violence Against Women of Color », (2005) 39-2 Cahier du Genre 51, 52 ; M. MINOW, préc., note 495.

L’essentialisme s’inscrit dans une tendance présente au sein du féminisme qui se veut unificatrice et se concentre uniquement sur les similarités et refuse de voir les différences par crainte de désunification.505 Minow explique cette tendance par l’attrait que la simplification offre, étant plus facile d’accès que la prise en compte de réalité complexe.506 Minow dénonce aussi l’utilisation de la création de cette nouvelle norme majoritaire qui manque à réaliser ses propres biais.507 Les différences sont perçues comme essentielles plutôt que comme socialement construites, l’expérience occidentale comme vérité universelle plutôt qu’en tant que vérité parmi d’autres vérités.508

L’essentialisme de genre dans le champ international a eu pour conséquence, en matière de droit de la personne, un accent sur les problèmes de viols, d’avortement, d’excision, de trafic du sexe, etc..509 Kapur remarque que dans le champ des droits des femmes, essentialiser « l’expérience de femme », a amené les acteurs étatiques, non étatiques et les donneurs à embrasser cette vision très essentialiste510, amenant par conséquent des réponses et des actions très essentialistes pour répondre aux violations des droits de la femme.511 Marlee Kline souligne les implications du racisme dans la réalité des femmes que le féminisme mainstream a tendance à refuser de prendre en compte au profit de cette vision uniforme.512 Kline argumente en faveur de l’intégration d’une analyse raciale à toute analyse féministe, notamment en droit international, notamment en matière d’usage de la force.513

Le courant anti-essentialiste, dans lequel s’intègre ce travail, argumente pour une plus grande inclusivité des points de vues féministes et pour éviter de prendre pour point de vue

505 Id., 92.

506 M. Minow, préc., note 495, 51.

507 M. MINOW, préc., note 495, 48 : « feminists analyses have often presumed that a white middle class heterosexual, christian and able bodied person in the norm behind "women's" experience. Anything ele must be specified, pointed out. This set of assumptions recreates the problem feminist seek to addre - the adoption of unstated referent points that hide from view a preferred position and shield it from challenge by other plausible alternatives ».

508 C. MOHANTY, préc., note 355, 116. 509 Id., 118.

510 R. KAPUR, préc., note 445, 9. 511 Id., 9-10.

512 M. Kline, préc., note 348, p. 126 ; « Rather than create a new female norm for use in claiming equality, i suggest that we contest the ready association of sameness with equality and difference with inferiority" and i would had with disunion » M. Minow, préc., note 495, p. 56.

universel le point de vue d’une femme blanche de classe moyenne.514 L’apport des féministes noires dans ce sujet est remarquable. Comme le souligne Harris, l’apport des féministes noires a permis une plus grande subversion de l’essentialisme et une compréhension plus dynamique des réalités des femmes et a permis au féminisme de devenir plus inclusif.515 Dans ce sens, l’apport des travaux de Kimberley Krenshaw est crucial.516 Cette dernière est à l’origine de la théorie de l’intersectionnalité. L’intersectionnalité correspond au besoin de prise en compte de plus d’un axe dans l’analyse féministe.517 C’est-à-dire la prise en compte des différentes intersections qu’une femme peut connaître : sa race, sa classe, son âge, son orientation sexuelle, son handicap, etc., et non uniquement son genre. Emblématique du féminisme noir, il est possible d’emprunter cette théorie et de l’utiliser pour mettre en lumière les différentes réalités des femmes du tiers monde en droit international. Il est ainsi nécessaire d’adopter plusieurs axes d’analyses, concordant aux différentes intersections des réalités des femmes. En effet, un accent mis uniquement sur l’universalité des expériences de la misogynie, en oubliant les expériences des femmes aux intersections de la race, de la classe sociale, de la sexualité, ne permet pas une vision représentative de la réalité et des besoins des femmes du monde actuel.

L’essentialisme de genre appelle un autre essentialisme tout aussi nocif, celui de culture. Apparu en réponse aux critiques d’essentialisme du genre, ce dernier prend en compte les différences culturelles entre les femmes. Cependant, l’accentuation est mise sur les différences de culture et cette dernière est représentée de manière essentialiste. Cet essentialisme nourrit les visons « west and the rest »518, « us vs them »519, qui servent tant les

514 Id., p. 58.

515 Angela P. HARRIS, « Race Essentialism in Feminist Legal Theory », (1990) 42-3 Stanford Law

Review 581, 586.

516 Kimberlé CRENSHAW, préc.,note 503, 51-52. 517 Id., 52.

518 Niall FERGUSON, Civilization, The West and the Rest, London England, Allen Lane, Pinguin Books, 2011, p. 44.

519 John ODDO, « War Legitimation Discourse: Representing ‘Us’ and ‘Them’ in four US presidential Addresses », (2011) 22-3 Discourse & Society 287, 304 ; Douglas LITTLE, Us versus Them: The

United States, Radical Islam, and the Rise of the Green Threat, Chapel Hill, University of North

Carolina Press, 2016, p. 25 ; Ian BREMMER, CBS This Morning, 23 avril 2018, en ligne :

<https://www.cbsnews.com/news/opinion-trump-didnt-create-us-vs-them-it-created-him/> (consulté le 16 avril 2019).

discours populistes que le soutien à la guerre.520 À la différence de l’essentialisme de genre qui ne perçoit les réalités des femmes qu’au travers de leurs similarités, l’essentialisme de culture a l’effet l’inverse. Il perçoit les différences en les ancrant dans la culture de l’Autre.

2.2.4.2 L’essentialisme de culture

Aussi appelé culturalisme, cet essentialisme est dépeint comme une approche de la réalité des cultures non occidentales comme très simplifiées, et ancre la violence comme faisant partie de la culture de l’autre sans prendre en compte les différentes causes de la violence.521 En effet, l’approche culturaliste porte une emphase exclusive sur la violence comme étant de source culturelle, omettant ainsi complètement de prendre en compte les autres sources majeures génératrices de violence.522

Essentialiser les cultures conduit, entre autres, à présenter les femmes non occidentales comme victimes de leur culture.523 Cette représentation vient renforcer les stéréotypes racistes, privilégie l’adoption de normes culturelles occidentales comme supérieures, pousse à adopter des stratégies qui rappellent celles d’actions impériales.524 Razack argumente également que le culturalisme sert la création d’un sens de la supériorité chez les Occidentaux et qu’il est préférable d’éviter les « cultural deficit explanations » (explications puisées dans des présupposés lacunes dans la culture de l’autre).525 Elle donne par exemple le cas de réponses sociales et politiques pour sauver les femmes musulmanes comme largement culturalistes.526 Le culturalisme dans ce cas présente et maintient une idée restreinte de la culture de l’autre et accentue certains traits culturels sans prendre en considérations leur complexité (les cas du

520 J. ODDO, préc., note 519, 304. 521 S. RAZACK, préc., note 472, p. 92.

522 Id. ; Emanuelle SAADA, « Un racisme de l’expansion. Les discriminations raciales au regard des situations coloniales », dans D.FASSIN, É. FASSIN, De la question sociale à la question raciale.

Représenter la société française, Paris, Éditions La Découverte, 2006, pp. 55-71.

523 Id., p. 57.

524 S. RAZACK, préc., note 472, p. 93 ; Ratna KAPUR, préc., note 445, 12. 525 S. RAZACK, préc., note 472, p. 93.