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3. Teoretisk rammeverk

3.2 Lederidentitet

La sélection des éléments sur lesquels nous souhaiterions revenir s’est effectuée à partir de notre problématique. Il nous a paru important d’évoquer en premier lieu la question du contrat de communication, qui fonde en quelque sorte tout échange en situation de face-à- face. Nous nous intéresserons dans un second temps à la dimension identitaire des interactions que nous appréhenderons à travers quatre notions imbriquées : la notion de catégorisation, de place, de face et de politesse. Enfin, nous reviendrons sur les composantes contextuelles de l’interaction. Ce paragraphe permettra, entre autres, de préciser notre approche de la notion de participant.

1.1.1 Interactions et contrat de communication

Nous avons souligné plus haut (voir Chapitre II, § 2.2.1) le poids des normes et leurs fonctions dans le social. Les interactions, en tant qu’activités sociales, ne peuvent donc échapper à certaines règles (Watzlawick, Helmick Beavin & Jackson, 1972, p.38 ; Winkin, 1981, p.94) qui définissent un « contrat » entre interactants (Charaudeau, 1983, p.50).

Selon cet auteur (1993b, p.59), il existe deux dimensions au contrat. L’une, dite situationnelle, « lie les partenaires dans une finalité de dire », alors que l’autre,

communicationnelle, « lie les partenaires dans un comment dire ». Toutes deux posent certaines conditions concernant un comportement discursif à respecter. Avec cette notion de « contrat de communication », nous dit Vion (1992, p.74), « [i]l s’agit de savoir ce qui peut être dit ou fait dans une situation donnée, de connaitre les objets que l’on peut ‘‘mettre en communication’’ ainsi que les manières de le faire ». Le contrat communicationnel se définit à partir de quatre principes :

- un principe d’interaction : l’acte de communication est le fruit d’une coconstruction mettant en présence deux ou plusieurs personnes engagées dans une dynamique de production/interprétation du discours. L’acte d’interprétation est la clé de voute de la reconnaissance des identités interlocutives des participants ;

- un principe de pertinence : il suppose, pour être respecté, un projet de parole (une intention) et des « représentations supposées partagées » (Charaudeau, 1993b, p.62) construites sur des postulats de savoirs partagés entre les interactants : rituels langagiers, valeurs et normes, entre autres. Selon Charaudeau (ibid.), le partenaire de l’interaction a la possibilité d’y adhérer ou non, ou de ne pas prendre position ;

- un principe de régulation qui repose sur des stratégies visant la poursuite ou rupture de la communication : « acceptation/rejet de la parole de l’autre », « valorisation/dévalorisation du partenaire » de l’échange (Charaudeau, 1993a) ;

- un principe d’influence : tout énonciateur a un projet d’influence qui requiert des stratégies de parole pour agir sur son partenaire42. Celles-ci sont déterminées par les

représentations que les interactants se font de leur(s) partenaire(s), mais également des rapports de rôles sociaux et interlocutifs (Vion, 1992, p.82).

En rappelant la dimension intersubjective, le contrat de communication confirme l’importance de la notion d’influence, déjà rencontrée lors de notre présentation des normes dans le champ psychosociologique (cf. Chapitre II, § 2.2.1), qui la considère comme l’imposition d’une vision de la réalité (Doms & Moscovici, 1984, p.50). Toute interaction met donc en jeu des rapports de force, qui ont une forte dimension identitaire.

1.1.2 Interactions, dimension identitaire et intersubjectivité

En effet, l’interaction met en œuvre un jeu d’influences réciproques qui supposent la nécessaire présence du destinataire dans le discours du locuteur. C’est ce que nous allons observer en considérant les notions de catégorisation et de face.

1.1.2.1 Catégories et places. Dimensions identitaires de l’interaction

Dans la mesure où « les acteurs repèrent, rapportent et infèrent en permanence » (Winkin, 1996, p.95), nous pouvons considérer qu’il n’est pas de discours qui ne soit prononcé en s’imaginant l’interprétation qui en est faite par l’autre. Autrement dit, pour reprendre la formule restée célèbre de Barthes, en préface à l’ouvrage de Flahault (1978, p.10) : « l’homme parlant (…) parle l’écoute qu’il imagine à sa propre parole ». Chaque acteur de l’échange intervient dans l’élaboration du sens puisqu’il est simultanément producteur et interprète du discours. Cette coordination des actions est au cœur de la conception de l’« agir communicationnel » théorisé par Habermas (1987). Elle requiert une capacité d’anticipation, d’interprétation et d’adaptation de la part des interactants, qui s’appuie nécessairement sur les représentations que ceux-ci se font notamment l’un de l’autre ou de la situation d’énonciation. Selon Jodelet, les représentations renvoient en particulier aux « catégories qui servent à classer les circonstances, les phénomènes, les individus auxquels nous avons affaire » (1984, p.366) ; elles sont ainsi fondamentalement liées au phénomène d’hétérocatégorisation. Celui-ci pourrait être doublé d’une forme d’autocatégorisation (Charaudeau, 2009) puisque l’interaction met aussi en œuvre une relation à soi à travers l’autre. Les dynamiques identitaires qui se jouent dans l’interaction sont ainsi directement observables dans ces jeux complexes de catégorisations, ces « mise[s] en place » (Flahault, 1978, p.50) auxquelles il est difficile d’échapper.

De même, il est impossible de ne pas parler à partir d’une ou plusieurs places, déterminées, pour partie, dans l’interaction durant laquelle les participants peuvent (tenter de) renégocier leurs places (Vasseur, 2005). Elles sont également construites de l’extérieur, par les statuts et les rôles des interactants (Marc & Picard, cité par Vion, 1992, p.107). Un rapport de (a-)symétrie/(non-)complémentarité existe entre les interactants (Watzlawick, Helmick Beavin & Jackson, 1972, p.66-67) ; il suppose un type d’interaction défini. Chaque participant se mettra en scène selon des attentes prédéterminées socialement et institutionnellement, que signaleront notamment les « taxèmes » (Kerbrat-Orecchioni, 1992). Situés sur l’axe vertical des relations interpersonnelles, ces marqueurs multimodaux de position hiérarchique « sont à considérer à la fois comme des indicateurs de places (ou selon Flahault, des ‘‘insignes’’), et des donneurs de places (qu’ils ‘‘allouent’’ au cours du développement de l’échange) » (Kerbrat- Orecchioni, 1992, p.75. C’est l’auteure qui met en italique). Corrélativement, ces mises en places soulèvent la question hautement problématique de la « figuration », qui correspond à « tout ce qu’entreprend une personne pour que ses actions ne fassent perdre la face à personne (y compris elle-même) » (Goffman, 1974, p.15).

1.1.2.2 Notions de face et de politesse. Des conditions de l’interaction

Goffman définissait en 1974 la « face » comme « la valeur sociale positive qu’une personne revendique effectivement à travers une ligne d’action (…). La face est une image positive du moi » (ibid., p.9). L’auteur distingue cette image positive du « territoire du moi », qui correspond aux propriétés matérielles, corporelles, spatiales ou mentales de tout individu (Kerbrat-Orecchioni, 1992, p.167). Quatre ans plus tard, Brown & Levinson (cités par Kerbrat-Orecchioni, 1992) étendent la définition de Goffman et proposent de distinguer deux faces complémentaires : une face positive, qui correspond à la partie narcissique dans la dramaturgie goffmanienne et une face négative, qui renvoie à la notion de territoire chez Goffman. Kerbrat-Orecchioni rappelle que, pour Brown & Levinson, toute interaction duelle met finalement en œuvre quatre faces (ibid., p.169-170) :

- des actes menaçants pour la face négative de celui qui les accomplit, susceptibles de léser son propre territoire (offre, promesse) ;

- des actes menaçants pour la face positive de celui qui les accomplit : aveux ou excuses par exemple ;

- des actes menaçants pour la face négative de celui qui les subit : tout comportement verbal ou non verbal potentiellement intrusif ou incursif ;

- des actes menaçants pour la face positive de celui qui les subit dans la mesure où ils mettent en péril le narcissisme d’autrui (critique, réfutation ou reproche).

La face étant « une condition de l’interaction » (Goffman, 1974, p.15), la perdre ou la faire perdre, c’est mettre en péril l’interaction même. Or, au cours de toute interaction les participants sont amenés à produire des actes menaçants pour la face (Face Threatening Acts - FTA). Pour éviter de faire perdre la face, toute personne entreprend un travail de « figuration » (ibid.), que l’on peut rapprocher de la notion de « politesse43 », qui renvoie aux diverses

stratégies multimodales que mettent en œuvre les participants à l’échange pour « concilier le désir mutuel de préservation des faces, avec le fait que la plupart des actes de langage produits au cours de l’interaction sont potentiellement menaçants pour telle ou telle de ces mêmes faces » (Kerbrat-Orecchioni, 2008, p.73).

Dans le prolongement des travaux de Brown & Levinson, Kerbrat-Orecchioni (1992, p.179) propose de réaménager la distinction qu’ils effectuent entre une politesse négative et une autre positive. Pour la linguiste française, la première cherche à éviter une FTA ou à en adoucir la violence. La seconde est « productionniste » d’anti-FTAs (ou Face Flattering Acts - FFA, Kerbrat-Orecchioni, 2005).

43 Pour une réflexion approfondie de la question voir la deuxième partie du volume II des Interactions verbales de

Il conviendra toutefois de relativiser la mise en application de ces modèles dans le domaine didactique. Goffman soutient que « [l]es phases du processus réparateur (…) constituent un modèle du comportement rituel interpersonnel » (1974, p.23). Or, les interactions didactiques, que nous développerons ci-dessous (cf. § 2.2), possèdent leurs propres rituels et normes pour lesquels les notions de face, de figuration doivent être adaptées si l’on souhaite échapper à une application mécaniste des outils d’analyse proposés par la linguistique interactionnelle (Bigot, 2005, p.46). A titre d’exemple, un acte potentiellement offensant émanant de l’enseignant, telle qu’une injonction, la réquisition du carnet ou une réprimande, n’exigera pas automatiquement de lui d’acte réparateur.

Ce bref exemple a l’avantage de rappeler que la notion de contexte a permis à la linguistique d’appréhender les objets d’analyse non pas comme des phrases abstraites, mais comme « des énoncés actualisés dans des situations communicatives particulières » (Kerbrat- Orecchioni, 1990, p.75).

1.1.3 Les composantes contextuelles de l’interaction

Il existe deux façons, complémentaires, de considérer le contexte. D’une part, le « contexte ne peut être défini a priori, mais par les activités, les perspectives, les interprétations situées des participants » (Gajo & Mondada, 2000, p.22). Nous partageons avec ces auteurs l’idée que le contexte se crée/est créé en situation. Cependant, aussi intéressante que puisse être cette position, elle ne peut nous satisfaire entièrement dans la mesure où elle ne considère pas les paramètres externes à la situation qui constituent la deuxième approche du « contexte ».

Il s’agit de différents éléments prédéfinis tels que le statut des participants, le cadre institutionnel, autant de facteurs que nous pensons pertinents dans la compréhension de l’interaction. Cette optique a inspiré plusieurs modèles, tel celui de Hymes dans les années 1960 ou encore celui de Brown & Fraser (1979).

Hymes liste huit composantes dans son modèle S.P.E.A.K.I.N.G (Salins, 1992, p.58) : - le cadre spatio-temporel (Setting) ;

- les participants (Participants) ; - les finalités de l’action (Ends) ;

- les actions des participants pour réaliser leurs objectifs (Acts) ; - la tonalité des échanges (Keys) ;

- les différents canaux (Instruments) ;

- les normes qui président à toute communication (Norms) ; - le genre auquel se rattache la communication étudiée (Genre).

Il est toutefois nécessaire de ne pas considérer ces ingrédients comme des éléments statiques, prévient Salins (ibid.). Il s’agit, selon elle, de « corréler, estimer, évaluer l’impact de ces composantes entre elles dans le cadre de référence ». Hymes complète cette approche « corrélationniste » en apportant une « dimension intégrante » (ibid.) pour « évaluer l’adéquation de la performance des acteurs sociaux dans une situation donnée » (ibid., p.59).

Kerbrat-Orecchioni (1990, p.77) regrette le caractère pour le moins « hétérogène » de cet « inventaire ». Elle préfère s’appuyer sur le modèle de Brown & Fraser. Nous rejoignons ces auteurs lorsqu’ils soutiennent que Hymes tend à confondre les composantes de l’interaction et la nature du message et/ou de l’interaction, dont relèvent les actions, la tonalité, les canaux, les normes et le genre (Brown & Fraser, 1979, p.34, Kerbrat-Orecchioni, ibid.). Plus réduit, le modèle de Brown & Fraser retient comme composantes du contexte :

- le cadre spatio-temporel (setting) ;

- les objectifs (purpose), qui composent, avec l’élément précédent, la scène de l’interaction ;

- les participants (participants).

Un type de cadre induira un comportement verbal, prosodique et/ou non verbal spécifique de la part des interactants (Brown & Fraser, 1979, p.44), pendant que le type d’activité participera à la définition des objectifs de la rencontre (ibid., p.40). Selon les auteurs, il existe une pluralité de scènes qu’il est possible de placer sur un continuum allant du plus formel au moins formel. La situation du curseur sur cet axe orientera un type de comportement langagier et justifiera l’existence et actualisation de variations langagières (ibid., p.45-46).

La notion de « participant » est autrement complexe, pour ne pas dire « problématique » (Kerbrat-Orecchioni, 1990, p.83). Il convient de l’envisager en fonction de propriétés objectives (âges, sexe, profession, etc.) et « comme un ensemble de savoirs, de croyances et de représentations » (ibid., p.82), puisque ce sont ces caractéristiques globales qui sont le moteur de ses actions. Avec la notion de « cadre participatif », qui permet de sortir « du schéma binaire traditionnel » (ibid.), Goffman (cité par Kerbrat-Orecchioni, 1990, p.83) introduit une distinction entre les « récepteurs ». Kerbrat-Orecchioni (1999, p.26) en fournit un modèle intéressant (Fig.2).

Récepteurs allocutaires

(destinataire-s direct-s)

non allocutaires prévus par le locuteur

(destinataire-s indirect-s)

non prévus par L

Figure 2 : Le format de réception (Kerbrat-Orecchioni, 1999)

A l’inverse du non allocutaire, l’allocutaire est explicitement considéré par l’émetteur44 comme

son partenaire, par le biais de divers procédés multimodaux : orientation du regard, termes d’adresse ou orientation du corps, par exemple.

Ceci dit, un « trope communicationnel » peut se produire et inverser l’ordre des destinataires (Kerbrat-Orecchioni, 1990, p.92). L’allocutaire apparent est en réalité non allocutaire indirect, alors que celui-ci est en fait le vrai allocutaire. Ce « trucage énonciatif » (ibid., p.93) recourt, nous le verrons (voir Chapitre X, § 3.2), aussi bien à des procédés verbaux verbal qu’à des stratégies mimogestuelles.

Quant à l’interaction des participants avec le contexte, nous reconnaissons que si « l’ordre social préexiste à toute interaction particulière, la mise en œuvre de la relation sociale45 entraine une production et non une simple reproduction du social » (Vion, 1996,

vnsp.). Aussi, nous admettons qu’il existe un double mouvement interactif : entre les participants à l’échange, mais également entre les interactants et le contexte. L’action des interlocuteurs agit sur le contexte, lequel influence en retour les interactants. Il n’y a donc de contexte que dynamique et évolutif.

L’ensemble des éléments constitutifs des interactions que nous venons d’évoquer influent inévitablement sur la manière dont les interactions vont se dérouler. Toute interaction met en jeu une dimension identitaire que nous faisons évoluer selon les circonstances de l’échange. Nous n’interagissons en effet pas de la même façon avec le médecin, avec notre boulanger, à l’école ou dans un café. Pourtant, toute interaction répond, a priori, à une organisation interne, que nous allons à présent étudier.

44 L’usage de ce terme n’induit aucunement une quelconque successivité des actions émetteur/récepteur. Il n’est

qu’une des variantes stylistiques que nous emploierons pour évoquer le locuteur.

45 Vion (1996) distingue relation sociale, qui « correspond à la reconnaissance, par les sujets, du cadre dans lequel

se déroule leurs échanges, de la façon qu’ils ont de se positionner l’un vis-à-vis de l’autre et de conduire leurs activités langagières », et relation interlocutive, qui est la « relation construite dans et par l’activité langagière ».