• No results found

1.9   En annerledes fortelling

1.9.2   Brudd og krise

En quoi le travail social est-il concerné ou pas par les mutations profondes de l’emploi, questionnant fondamentalement l’État social au point de le contraindre à repenser ses politiques et ses logiques d’action ? Dans quelle mesure le paradigme du workfare qui fonde les politiques et les dispositifs d’insertion, avec ses exigences d’activation, d’individualisation, de territorialisation et de contractualisation, impacte-t-il le travail social ? Quels rôles et quelles places ce dernier est-il appelé à prendre dans ce champ protéiforme, oscillant entre processus et situation normalisée, entre dimensions professionnelle et sociale, et dont les frontières avec l’intégration ne sont pas toujours claires ? Tenter de répondre à ces questions revient à présenter le travail social dans ses évolutions récentes, en insistant sur ses liens avec l’insertion socioprofessionnelle et les changements qui en découlent – notamment en termes de principes et de valeurs de référence, de périmètres et de modalités d’intervention, ou encore de problématiques et de publics-cible accompagnés.

Nous assistons simultanément à des transformations des politiques et des dispositifs d’insertion d’un côté, et du travail social de l’autre. En effet, il est aujourd’hui indiscutable que l’insertion, apparue et développée dans le contexte de « crise de l’État-providence » qui a peu à peu muté en un État actif et incitateur, a été portée – et continue de l’être – en grande partie par le travail social. Marc-Henry Soulet le relevait déjà dans un ouvrage daté de 1997 au titre évocateur : Les Transformations des métiers du

social97. En référence au périmètre du travail social, il décrit précisément « l’apparition d’un nouveau

paradigme : l’insertion » et insiste sur la place centrale que prend ce paradigme.

« En ce sens, les transformations observables dépassent sans nul doute une adaptation fonctionnelle de l’appareil de l’intervention sociale ; se joue en fait une reformulation du social, notamment de son articulation avec l’économique et le politique impliquant une redéfinition des publics, des objets et des missions de l’intervention sociale.

En fait, apparaît un nouveau paradigme : l’insertion qui tend à transformer en profondeur la nature et les formes de l’intervention. Dire que l’insertion devient le problème central revient à affirmer qu’il s’agit de moins en moins de traiter une marge, ce qui vient corroborer l’extension des populations prises en charge »98.

 

97 SOULET M.-H. (éd.), Les Transformations des métiers du social, Fribourg, Éditions Universitaires Fribourg Suisse, 1997 (vol.4). 98 Ibid., pp.27-28.

Ce sont donc des changements de fond avec des répercussions importantes, touchant le cœur du métier. C’est la place même du travail social dans la société qui semble être en jeu, ou du moins qu’il faut redéfinir, à commencer par ses relations avec la sphère économique. Puisque l’insertion se définit aussi dans et par un processus articulant les multiples va-et-vient entre des interventions sociales et professionnelles, le travail social est alors amené à se positionner dans le processus en question. Il s’agit d’un positionnement à inventer et à façonner, au même titre que l’insertion elle-même et les multiples dispositifs et mesures qui en découlent. C’est aussi un positionnement à adapter en fonction des publics et des problématiques rencontrés, par ailleurs tout aussi disparates. Dès lors, et pour reprendre les propos de Marc-Henry Soulet, de telles transformations ne peuvent se faire sans questionner les fondements mêmes du travail social, ses publics, ses objets et ses missions.

La question du travail et de l’emploi déjà évoquée et dans laquelle « l’insertion par l’économique comme nouvelle stratégie du social 99» s’impose peu à peu, participe également de ces interrogations dont le

travail social fait l’objet. Devenu central dans les politiques sociales dès la fin des années 1970, le paradigme de l’insertion et les pratiques qui en découlent « dessinent un paysage nouveau au cœur même des pratiques du travail social ». Et dans ce paysage, le type et le niveau d’action visés par le référentiel du dispositif, avec ses logiques d’intervention propres – proximité, souplesse, individualisation, activation, etc. – prend une place de choix. À la fois en amont, en tant que levier et promoteur du champ de l’insertion, et en aval, dans les reconfigurations pratiques qu’il induit et contribue à façonner. Les parallèles entre déploiement de l’insertion et transformations du travail social sont donc évidents, comme le résume Michel Autès :

« La catégorie d’insertion est née aux frontières du social. Elle l’a ensuite pénétré pour en changer assez profondément les logiques internes. Les travailleurs sociaux ont participé pleinement à l’essor de ce nouveau référentiel d’action et de ces nouvelles manières de faire. On peut même dire qu’ils en sont, quelque part, sinon toujours, les inventeurs, du moins les expérimentateurs. […].

De l’invention de nouveaux modes d’insertion des populations dans le monde du travail , et notamment des jeunes les plus en difficulté, publics traditionnels du social, l’insertion a complètement envahi le social. C’est parce qu’elle est portée par les politiques de traitement social du chômage, dont elle devient une catégorie principale, qu’elle phagocyte les politiques sociales et en change les logiques d’action, à travers l’étrange catégorie « d’insertion par l’économique ». L’insertion devient ainsi comme une sorte de sentinelle qui stigmatise les politiques anciennes du social en chaussant les thèmes de la critique récurrente de l’assistance »100.

 

99 AUTÈS M., op. cit., p.5. 100 Ibid., p.157.

Comprendre le travail social aujourd’hui passe donc par la mise en évidence des rapports à la fois évidents et ambigus, qu’il entretient avec la catégorie de l’insertion socioprofessionnelle. La présentation du travail social proposée ici cherche précisément à rendre compte de ces rapports et de leurs récentes évolutions. Nous les mobilisons comme fil rouge de notre propos en développant et en articulant quatre moments distincts. Dans un premier temps et dans le prolongement du traitement de la notion d’insertion, il s’agira de préciser les contours de la rencontre de celle-ci avec le travail social. Une telle rencontre n’étant pas sans incidence sur le travail social, les trois moments suivants sont à interpréter comme des effets directs de cette rencontre. Ainsi et dans un deuxième temps, nous aborderons la question de ses logiques d’action qui glissent peu à peu d’une responsabilité sociale vers une responsabilisation individuelle, voire vers une « solidarité de responsabilisation » selon la formule de Marc-Henry Soulet101. Un tel glissement, soutenu par le paradigme de l’insertion, prend appui sur

deux repères centraux de l’intervention, le projet et l’accompagnement (troisième moment de notre réflexion). Il nous mènera finalement au quatrième changement observé, à savoir les répercussions que l’ensemble de ces transformations a sur les professionnalités classiques du travail social qui, à leur tour, sont mises à l’épreuve.

2.2.

Des missions transformées : de l’impératif d’intégration sociale à celui d’insertion