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IPO Underpricing Hypotheses 1. First-Day Abnormal Returns

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5. Methodology & Findings

5.1. IPO Underpricing Hypotheses 1. First-Day Abnormal Returns

(F. Barbe, 2010)

Les conditions du tournage de Man of Aran par Robert Joseph Flaherty révèlent l’entrée d’Aran dans l’ère du spectacle et du tourisme. Arrivé sur Inishmore avec femme et enfants pour un bref séjour touristique en novembre 1931, Flaherty le prolonge d’abord de quelques jours, puis revient dès janvier 1932 pour un séjour de deux années. Occupant avec sa femme et ses filles un cottage de 198 Les îles Aran, éditions Payot 2002, page 129.

six pièces loué à une Anglaise non résidente, Flaherty embauche Pat Mullen, un îlien revenu en 1921 de la migration en Amérique, l’un des premiers insulaires à construire, grâce à sa carriole, grâce sa connaissance des lieux et des étrangers, une activité spécialisée dans l’accueil des touristes à Aran. Il devient le bras droit de Flaherty, celui qui organise le casting et les repérages, gère les tournages répétitifs et parfois dangereux, recrute et débauche les îliens, s’assure de la location des anciens entrepôts de la coopérative de pêche sur la jetée de Kilmurvy construite quarante ans plus tôt par le Congested Districts Board au centre d’Inishmore. Ici seront installés le laboratoire et la chambre noire des deux techniciens britanniques. Pat Mullen supervise enfin la construction des « studios Flaherty », deux cottages, le premier « reconstitué » et dédié au tournage des scènes d'intérieur (quelques secondes de film, au final cut, devant la cheminée, la femme à la fenêtre, les animaux de compagnie), le second servant de salle de projection pour visionner les rushes au fur et à mesure du tournage. Pat Mullen est encore là, au soir du Noêl 1932, pour livrer les cadeaux de Santa Claus dans le cottage des Flaherty : sur place, un grand sapin avec ses guirlandes électriques, des friandises accrochées aux branches, des invités partout et le frère de Robert Flaherty déguisé en Père Noël200.

C'est un dispositif spectaculaire, élaboré, coûteux, fondé sur une approche moderne de la production cinématographique, un pôle insulaire sinon de salariat, du moins d'une économie de l'abondance. À dire vrai, un dispositif quasi extra- territorial pour Aran, extravagant. Le contraste est saisissant entre la centralité et l'usage « unitaire » de la maison îlienne indigène chez Synge, et sa distortion chez Flaherty : quasi-invisibilité de la maison-studio reconstituée dans le final-cut, hyper-visibilité de la maison familiale du réalisateur et du réalisateur lui-même, de sa famille, de son équipe, de ses désirs dans le société insulaire d'Aran. Le tournage s'inscrit pour les îliens eux-mêmes comme la date majeure de l'histoire de la société locale au vingtième siècle201. Il y a un avant et un après-Man of Aran. Avec 40 000 livres engagées et 37 heures de rushes, Gaumont fait de ce documentaire initialement muet le plus gros budget de tournage en Irlande jusqu'à la fin des années cinquante, films de fiction parlants inclus202. Il faut y voir aussi un investissement gagé sur une double notoriété, celle brillamment établie de Robert Flaherty, créateur du genre et celle déjà émergée d'Aran. Flaherty à Aran, c'est l'Amérique projetée violemment hors de chez elle, dans ce fragment pauvre, mais attachant de sa couronne sur-insulaire. Man of Aran, c'est New-York à Kilmurvy et cela ne va pas sans provoquer suspicion et dérangement. Dès lors, Pat Mullen, le modeste et pragmatique local manager ou encore le prêtre, la puissance financière, la stupeur technologique sont des ingrédients indispensables au bon déroulement du tournage. Dès lors, également, la notion du « pourquoi » et du « comment » documentaires n'est plus seule en jeu. De l'humanité simplifiée pour être magnifiée, des acteurs îliens jouant « presque » leur propre rôle, de l'éloge de la droiture, du courage, de l'exposition de la force de la nature, de ses échelles propres et de l'expérience humaine qui s'y confronte, il faut comprendre plutôt l'accélération de l'interaction entre l'inscription d'Aran faite œuvre dans la 200 www.manofarancottage.com/history.html, qui cite notamment l'autobiographie de Pat Mullen, Man

of Aran, 1935, rééditée en 1970.

201 George C. Stoney, Must a filmmaker always leave his mark ?, Conférence internationale des

anthropologistes et documentaristes, Canberra, 1978. -

www.der.org/resources/study-guides/must_a_filmmaker.pdf.

202 Cinema and Ireland, Kevin Rockett et al., 1987, éditions Glomm Helm, Londres, page 71 et suivantes.

bibliothèque et le redéploiement de l'économie locale. Nous observons ici le lien déjà sédimenté entre une présence articulée d'Aran dans la culture mondiale et l'émergence d'un point haut du bassin touristique irlandais. L’étrange Pat Mullen, en se constituant lui-même comme acteur et observatoire vivant du changement, en est la figure indigène et mondialisée.

L’esquive de la dimension nationale irlandaise et l’invention d’un paysage

Progressivement, la réception enthousiaste des premières de Man of Aran a fait place à une critique plus sereine et les faiblesses sont repérées. Aujourd'hui, les conditions d'innovation technique et économique, l'audace filmique, plus que le contenu documentaire, inscrivent Man of Aran comme un classique de l'histoire du cinéma. Un classique du cinéma mondial (un média d’échelle mondiale) et non irlandais (un territoire d’échelle nationale). Rien ne renvoie finalement au cadre du nouvel État libre d’Irlande. Lorsque Synge semble évoquer Illich, Flaherty nous signale plutôt l’œuvre à venir de Yann Arthus-Bertrand203. L’usage qu’ils font du territoire semble opposé – document 60 – et pourtant, ils se tiennent tous deux éloignés de l’échelle nationale.

Document 60 : Synge et Flaherty, deux occupations de l’espace d’Aran

Pour chaque auteur, son centre et ses deux couronnes périphériques. (F. Barbe, 2010)

De ce point de vue, il est significatif que le court-métrage en langue gaélique

Oidhche Sheanchais - The Story Teller’s night -, réalisé par Flaherty en 1935 soit

ignoré de la plupart des filmographies du documentariste. Commandé par le

département de l’éducation de l’État irlandais204 pour accompagner Man of Aran dans les salles, Oidhche Sheanchais est un récit de pêche conté par Tomas Ó Diorain, un seanchai reconnu, joué dans un cottage îlien devant les principaux acteurs de Man of Aran. Le court est en réalité tourné dans les studios londoniens de la Gaumont, pendant la fabrication de la bande-son du long-métrage. À sa sortie, l’accueil n’est pas bon, Oidhche Sheanchais205 est pourtant le premier film parlant en langue gaélique de l’histoire du cinéma. L’éloignement culturel et linguistique de Flaherty qui aurait, selon Pat Mullen, appris six mots d’irlandais en deux ans, le script indigent écrit dans les bureaux d’un ministère et l’absence d’intégration économique dans la diffusion ne pouvaient générer autre chose qu’un échec voué à l’effacement discret dans la grande bibliothèque-médiathèque mondiale. Pourtant, le paysage sonore des îles d’Aran, s’il faut en croire les oreilles de Synge, est tout entier un paysage de la parole. Mais à celui qui vient prélever sa dîme philologique (Aran comme conservatoire du gaélique « pur »), Synge oppose un terroir de la langue plurielle, du langage recomposé et reprisé comme un filet. La langue, ici, est un fait social total, une matière irlandaise, anglaise, anglo-irlandaise – document 61, page suivante.

Ici, s’observent les échanges, parfois surprenants, entre processus d'échelles différentes, mais aussi entre pratiques orales et écrites. La littérature écrite se nourrit intensément de la littérature orale, en même temps qu’elle la transforme Elle est une transcription et une acculturation. Dans cette découverte de l'épaisseur interculturelle, de l'abondance et de la fragilité de la langue multiple, l'informateur indigène se tient à disposition et Synge nous en donne copie. À ceux des îliens qui disent n'avoir point besoin des cours d'irlandais de la Ligue gaélique, un vieil informateur répond casse-cou. Il n'y a pas une âme à Aran qui sache compter

jusqu'à 999 sans employer un mot d'anglais, excepté moi.206 Dans l'Aran du temps de Synge, la question du patrimoine semble se concentrer dans la parole et le récit s'achève dans une débauche de collectage, de transcription et de traduction. Au grotesque apparent de cette littérature orale, Synge se soumet et l'informateur lui réclame de plein droit l'énorme privilège de son passage dans la culture écrite, dont le récit administre immédiatement la preuve. Dans son texte bâti sur quatre séjours successifs, où toute chronologie est effondrée, Synge adopte sans nous le dire une posture à la Cervantès. Le Dublinois errant, sans femme, ni Dieu207, seulement chargé des histoires et des contes des îliens, devient peu à peu ce chevalier étrange de l'intertextualité anglo-irlandaise, chevauchant son violon au milieu du verbe indigène, et, comme vous le savez, monsieur, il n'y a pas de langue

qui vaille l'irlandais pour apaiser et pour calmer.208 Les dichotomies irlandais parlé/irlandais écrit, anglais parlé/anglais écrit créent toutes sortes de variantes dans les aptitudes des îliens. L'arrivée du livre en langue irlandaise fait spectacle.

J'ai vu des Français et des Danois et des Allemands, me dit un homme, et ils ont

204 Et même financé à hauteur de de 200 livres. C'est la seule trace de financement public au cinéma dans les années trente en République d'Irlande.

205 La fiche du film est accessible sur le site de la Trinity College Internet Society,

http://www.netsoc.tcd.ie/, voir également Cinema and Ireland, Kevin Rockett, Luke Gibbons et John Hill, éditions Glomm Helm, Londres, 1987, page 71 et suivantes. On observera que la trace numérique de ce premier court métrage en langue gaélique « d'Aran » est conservée dans l'université fréquentée par Synge un siècle plus tôt, université devenue elle-même un haut-lieu touristique, avec la figure du Livre de Kells, manuscrit enluminé du huitième siècle, chef-d'œuvre de la culture irlandaise chrétienne pré-coloniale, présent à Trinity College Dublin et dans les conversations des îliens d'Aran rapportées par Synge.

206 Les îles Aran, éditions Payot 2002, pages 152 et 153.

207 mais souvent accompagné d'un îlien, adolescent ou âgé, compagnon linguistique et d'errance dans les îles.

force livres irlandais avec eux, même qu'ils les lisent mieux que nous. Croyez-moi, il y a peu de gens riches au monde, à cette heure, qui n'étudient pas le gaélique.209