le tissage
de la littératie
Sommaire
Introduction | 117
21/ Dedans/dehors : la spatialisation des bibliothèques personnelles | 120
22/ Hauts lieux : Aran, une résidence d’écriture transcalaire, une glocalisation | 145 23/ Distance : petits éditeurs périphériques et don du livre, des provincialismes ? | 175 24/ Échelle mondiale : l’utopie auto-réalisatrice du Nobel de littérature | 197
Synthèse | 227
Document 39 : Le monde dans une tête de fou
O caput elleboro dignum, vers 1590, peinture attribuée au mathématicien, cartographe
vulgarisateur, Oronce Fine.
http://blog.mondediplo.net/2008-02-07-Quand-les-geographes-cherchaient-leur-chemin http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b7710391q/f1.highres
Introduction
Dans la métaphore du tissage, celui-ci prend du monde sa temporalité (des fils qui se déroulent) aussitôt spatialisée par le cadre et le mouvement de la navette. Le tissage a été (il l’est beaucoup moins aujourd’hui) un labeur à gros besoin de main-d’œuvre et de temps, un métier d’abord domestique (des hommes, des femmes et des enfants), puis et concurremment industrialisé (des femmes principalement, encadrées par des hommes). Le tissage est un travail concret et métaphorique. L’histoire sociale du tissage, en incarnant historiquement la figure de la double dépossession, par la technique et par le capitalisme, a mis en scène une forme de résistance, le luddisme. Longtemps les résistances ouvrières à la
première mécanisation ont été perçues comme étrangement passéistes, à contre- courant d’un siècle des Lumières qui faisait du « progrès » son mot d’ordre. […] Le jugement de Marx en 1867, dans le livre I du Capital, avait été bien plus négatif ; à ses yeux, les briseurs de machines se trompaient de cible : « La machine est innocente des misères qu’elle entraîne », ce n’est « qu’entre les mains capitalistes » que celle-ci devient un « instrument d’asservissement ». […] L’invocation du « progrès » par les élites modernisatrices, expliquant qu’à long terme, la mécanisation crée plus d’emplois qu’elle n’en détruit, repose sur un rapport au temps qui est étranger au peuple, lequel n’a pas les moyens d’attendre : demain sera déjà trop tard, car on mange tous les jours. […] Autrement dit, derrière l’invocation de la justice et de la coutume se cachent des combats qui concernent l’ensemble des conditions du marché du travail et de sa régulation. [...] [S’il] y a une leçon à retenir du luddisme, c’est que, à rebours de toute idée d’une neutralité absolue, la machine est inséparable des conditions d’usage qu’elle dicte en grande partie.163 Voici les acteurs remis au cœur de l’action. La littératie est non seulement concernée, mais impliquée. L’écriture et la lecture sont inséparables des conditions d’usage qu’elles dictent en partie, en fonction des seuils technologiques atteints dans chaque société. L’écriture n’est pas un acteur – un actant, oui certainement, mais sa neutralité n’existe pas, car, jamais, l’écriture n’existe seule, sauf dans la croyance littéraire dont nous avons exposé les raisons de l’éviction dans notre travail.
L’expérience des acteurs, une entrée dans la géographie
Sans s’appesantir sur ce dialogue entre le fil de chaine et le fil de trame médiatisé par la navette et le cadre, sur la capacité de l’humain à faire et défaire (le mythe de Pénélope) au sein même de l’irréversible historique, ce détour par la métaphore « tissage » permet de lier notre géographie à la socio-histoire. Au début des années 2000, nous nous étions procuré en bouquinerie une Histoire de la
machine à laver164 publiée aux Presses Universitaires de Rennes en 1994 et sous- titrée un objet technique dans la société française. Nous observions ainsi localement ce que les Anglo-saxons appellent les social studies of science et la
Social Construction of Technology. Nous pensons que, d’une certaine manière, les Literacy studies et les New literacy Studies en sont une variante ou un croisement.
163 Philippe Minard, 2010, À bas les mécaniques ! : du luddisme et de ses interprétations, Revue
Internationale des Livres et des Idées, n° 6 - www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=526
164 Delaunay Quynh, 1994, Histoire de la machine à laver, un objet technique dans la société française, Presses Universitaires de Rennes.
En interrogeant La localisation et la circulation des savoirs en Afrique165, l’anthropologue Pascale Moity-Maïzi (2011) rend compte d’une recherche collective. [Le groupe de recherche] propose ainsi d’appréhender les dynamiques
de localisation et de circulation comme deux dimensions de la production des connaissances. Il privilégie la notion de circulation, qui recouvre celles de transmission, de transfert ou d’échange, pour souligner la diversité des processus, des réseaux et filtres à travers lesquels les connaissances « passent ». [...] Ce collectif préfère, en outre, parler de la localisation des savoirs plutôt que des savoirs localisés ou locaux, là encore pour souligner la dimension active et volontariste de l’activité humaine qui permet de générer un savoir que l’on qualifiera de local.[...] Il ne s’agit donc pas d’aborder les savoirs comme les produits d’une cognition, fût-elle située, ni d’opposer les acteurs et leurs savoirs, encore moins d’assimiler le profane au local. Il s’agit finalement d’aborder empiriquement des flux et des lieux inter-connectés par la globalisation [...] ainsi que leurs effets sur les modes de pensée ou d’agir, sur les organisations et formes de reconnaissance dans différentes situations socio-professionnelles en Afrique.166
La construction historique du savoir scientifique s’est appuyée là sur une rupture coloniale : la colonisation instaure des rapports inégaux à la connaissance
en institutionnalisant les processus d’extraversion de matières et de travail que notre siècle connait encore167 et contre lesquels se sont constitués divers mouvements de revendication. Après les Indépendances, malgré le travail de réhabilitation mené par de nombreux intellectuels africains auprès de l’Unesco, l’Onu (Conférence de 1963) continue à promouvoir un développement endogène
qui se construirait sur une appropriation progressive de savoirs et de techniques proposés par l’expertise européenne. Cette politique générale initie une longue période de transferts technologiques et scientifiques, validant pour des décennies encore un rapport inégal aux savoirs qui fait émerger une catégorie nouvelle dans le champ des organisations et politiques de développement : le local.168 [...]La
question du local devient plus cruciale encore dans un monde aux frontières dissoutes par la mobilité des capitaux et des moyens de production, où la globalisation, concept pluriel pour désigner la « compression du monde », serait source d’érosion des localités. […] Certains travaux montrent toutefois la fragilité d’une vision binaire opposant le local au global et l’importance historique, certes accélérée par les flux migratoires ou d’autres échanges entre continents, des phénomènes de délocalisation des produits de terroirs africains, ou encore la diversité des emprunts, des métissages ou hybridations qui touchent aussi bien les procédés, les techniques de transformation que les comportements alimentaires.169
Entrée par l’expérience quotidienne et par le local, lesquels ne se confondent pas, mais sont conditions de possibilité l’un de l’autre. Ce double référencement (quotidien et local) renvoie clairement à l’identité : l’acteur lui-même doit être interrogé sur ce qu’il est et dit être. Il y a là un travail de nomination qui n’est pas sans embûches170.
165 Pascale Moity-Maïzi, 2011, Interroger la localisation et la circulation des savoirs en Afrique, n° 3,
S.A.C. | Revue d’anthropologie des connaissances, pages 473 à 491.
166 Ibid., page 474. 167 Ibid., page 475.
168 Pascale Moity-MaïziI, opus cité., page 475. 169 Pascale Moity-Maïzi, ibid., pages 477 et 478.
170 Et notamment pour certains étudiants qui peinent, par exemple, à réduire l’usage de formes aussi grossières que « d’origine étrangère », lors de restitution de rencontres avec des acteurs locaux.
Cette deuxième partie de la recherche explore donc la bibliothèque et la littératie, en entrant par les échelles et par les acteurs. Nous travaillons sur des objets parfois difficiles à situer scalairement.
La partie 21 (« Dedans/dehors : les bibliothèques personnelles d’étudiants ») explore la représentation de bibliothèques personnelles d’étudiants de géographie. Commande complexe passée dans le cadre d’un Td, cette investigation nous a surpris par sa qualité et par ce qu’elle révélait de la richesse des acteurs (ici, la figure de l’habitant-lecteur, saisi à travers l’étudiant). Dans un contenu largement idéel mais incarné dans l’individu, la question de l’échelle se révèle subtile.
La partie 22 (« Hauts-lieux : Aran, une résidence d’écriture transcalaire, une glocalisation ») montre comment un archipel ouest-irlandais au quantitatif dérisoire et à la position extrême a pu devenir un haut-lieu de la littérature mondiale, modifiant au passage, et la littératie des îliens, co-producteurs du phénomène, et le devenir même de l’île. Les conditions de production du haut-lieu révèlent une processus glocal, dont nous chercherons d’autres exemples. Enfin, c’est à Aran que nous discuterons une première fois de l’hypothèse d’une devenir darwinien de la littératie, proposée notamment par Franco Moretti.
La partie 23 (« Distance : petits éditeurs périphériques et don du livre, des provincialismes ? ») traite ensemble deux faits soio-spatiaux apparemment éloignés, d’une part la montée, grâce à l’action publique, de petits éditeurs de la Région des pays de la Loire au Salon du livre de Paris, et d’autre part, l’évolution du don du livre. C’est ici le registre du provincialisme que nous voulons soumettre à la question : le sens contemporain (à l’heure de l’internet) de la « montée à Paris » nous paraît un registre plutôt national ; la collecte et l’envoi de « vieux livres » dans des territoires souvent francophones (ou considérés comme tels), parce qu’anciennement colonisés par la France, nous paraît un provincialisme à l’échelle mondiale.
La partie 24 (« Échelle mondiale : l’utopie auto-réalisatrice du Nobel de littérature ») traite d’abord d’un série statistique diachronique, la série des 108 écrivains nobelisés depuis 1905. Nous avons tenté d’en extraire des données spatiales, par l’étude biographique interne (les parcours, le rapport aux lieux) et externe (le placement dans la littérature nationale et mondiale), sans nous attacher aux œuvres elles-mêmes. Nous voyons ainsi apparaître les conditions géographiques d’une critique européocentriste du prix Nobel. En même temps, la profonde transformation idéologique de l’Académie Nobel tout au long du vingtième siècle amène une ouverture géographique et culturelle qui met en valeur des écrivains à forte mobilité. Ainsi, nous semble résolue par et pour le Nobel, cette contradiction entre un centrage européen et un label mondial : la réalisation de l’échelle mondiale du prix par des écrivains mondialisés.
Nous commençons donc par l’échelle interne, l’échelle « embarquée » dont nous disons que, localement (en le sujet lui-même) elle contient toutes les autres, y compris l’échelle locale, autoréférente. Nous le faisons avec nos étudiants de Licence 1 et de Licence 3, dans un contexte concret qui aussi est celui de la réflexion sur les nouvelles humanités et celui de la débâcle de l’Université et de l’injustice déplorative à ne pas avoir les « bons » étudiants que nous méritons. Il y a, dans ce premier terrain, l’objectif d’exposer le rapport intime à sa bibliothèque en tant que chaque étudiant construit son identité à travers une spatialité culturelle.