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Academic year: 2022

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« Penser quelque folie »

Réception, auctorialité et poétique de Louise Labé

Amanda Aaserød

Mémoire de master en littérature française 60 ECTS (FRA4390)

Directrice de mémoire : Mme Kjerstin Aukrust Département des langues, littératures et civilisations

européennes (ILOS) La Faculté des lettres (HF) UNIVERSITETET I OSLO

Université d’Oslo

PRINTEMPS 2020  

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« Ne pouvant plus montrer signe d’amante : Prirey la Mort noircir mon plus cler jour. »

Vers 13 – 14, sonnet XIV    

 

   

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Remerciements

Au terme de la rédaction de ce mémoire, je voudrais exprimer ma profonde gratitude à toutes celles et tous ceux qui ont contribué à l’élaboration de ce travail. Je tiens tout particulièrement à remercier ma directrice de mémoire, Kjerstin Aukrust, pour ses bons conseils, son enthousiasme et son soutien indéfectible, qui m’ont été précieux. Je voudrais aussi adresser mes plus vifs remerciements à Michel Jourde pour sa générosité et son aide inestimable, et à Anna Feillou pour sa grande gentillesse. Cela a été un vrai plaisir de pouvoir partager la passion pour Louise Labé avec toi. Mes remerciements vont aussi à Béatrice Alonso, Michèle Clément, Unn Falkeid, Olivier Halévy, Daniel Martin et Per Esben Myren-Svelstad pour avoir voulu m’aider et pour m’avoir donné l’autorisation de me servir de votre travail. De plus, je souhaite particulièrement remercier Kristin Bjørneboe Eide pour son soutien et sa gentillesse, que j’ai beaucoup appréciés. Je voudrais aussi remercier les « Lyonnais.es. de passage et de séjour » – Suzanne, Ian, Pomme et les ami.e.s de l’ENS de Lyon – qui autant que Louise Labé ont contribué à me rendre chère la ville entre la Saône et le Rhône. Finalement je tiens à exprimer ma plus sincère reconnaissance à ma famille et à mes ami.e.s, dont le soutien m’a été précieux.

     

   

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Table des matières

Introduction : « Rien fors que toy comprendre » ... 1

1 La toile d'Arachné : le projet littéraire des Euvres ... 8

1.1 Entre traces et légendes : la biographie de Louise Labé ... 9

1.2 Au confluent de l’amour : Lyon à la Renaissance ... 14

1.3 L’écriture féminine à Lyon au XVIe siècle et sa mise en cause ... 17

1.4 L’hypothèse d’un champ littéraire lyonnais promouvant les femmes ... 21

1.5 Une œuvre-exception : le volume des Euvres ... 24

2 Exit Louise Labé ? Les enjeux de la réception des Euvres ... 26

2.1 La classicisation d’une œuvre féminine ... 27

2.2 La thèse de la désattribution des Euvres de Mireille Huchon ... 33

2.3 La réception de Louise Labé. Une créature de papier ... 37

2.4 Les conséquences de la thèse de la supercherie ... 41

3 L’amour au féminin : pour une poétique labéenne ... 44

3.1 Existe-t-il une poétique labéenne ? ... 45

3.1.1 Trois problèmes : l’énonciation, l’érudition et la ressemblance ... 46

3.1.2 Le problème de l’apparence fragmentée des Euvres ... 50

3.2 Pour une poétique labéenne : quelques caractéristiques des Euvres ... 53

3.2.1 Une poétique lyonnaise : humanisme et féminisme ... 53

3.2.2 Une poétique de l’amour féminine et féministe ... 55

4 Le plaisir du texte : à la recherche d’une poétique en prose ... 58

4.1 Écrire et s’épanouir : l’épître dédicatoire ... 59

4.1.1 Comment peut-on être une auteure lyonnaise ? ... 60

4.1.2 « Estant le tems venu » : le manifeste féministe labéen ... 63

4.1.3 Plaisirs redoublés : l’art poétique labéen ... 66

4.2 « Hautes concepcions en forme de querelle » : le Débat ... 68

4.2.1 Un texte gênant : hybridité et innovation du Débat ... 69

4.2.2 « Des invencions cachées » ? Action et fonction du Débat ... 72

4.2.3 Amour et Folie, la folie amoureuse : opposition et réconciliation ... 74

4.2.4 La folie d’écrire : tradition et libération ... 77

5 Chanter jusqu’au bout. La vocation poétique selon Labé ... 82

5.1 Échos et sens ... 82

5.2 Se vouer au chant d’amour : les Élégies ... 84

5.2.1 Temps de l’amour, vie de l’amour ... 85

5.2.2 Poésie et passé : modèles et réminiscences ... 89

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5.2.3 Erreur ou excellence : destins exemplaires ... 92

5.3 Ascèse et saillies poétiques : les Sonnets ... 96

5.3.1 Faire résonner l’amour : deux sonnets du luth ... 98

5.3.2 L’amour mis en forme : un sonnet indiscret ... 103

6 Conclusion : « Un singulier contentement » ... 107

7 Bibliographie ... 111

Annexe 1 : Les poèmes analysés : les élégies I et III et les sonnets XII, XIII, XIV et XVIII Annexe 2 : Le système d’agencement du cycle des sonnets de Daniel Martin

La disposition rhétorique du discours V du Débat d’Olivier Halévy

 

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Introduction : « Rien fors que toy comprendre »

Pour plusieurs, Louise Labé reste une poète d’anthologie. Si l’on a fait sa connaissance, c’est le plus souvent grâce à un manuel scolaire ou une autre compilation de textes où l’on a pu lire un de ses sonnets. Les chances sont alors grandes qu’on soit tombé sur son fameux sonnet des antithèses « Je vis, je meurs » (VIII), le poignant « Tant que mes yeus pourront larmes espandre » (XIV) ou, peut-être, son sonnet XVIII, « Baise m’encor, rebaise moy et baise », célèbre et mal famé pour son apparence sensuelle. Pour être la poète française la plus connue du XVIe siècle, voire de toute l’histoire littéraire, il est frappant que son œuvre ne semble exister dans la conscience collective que par des fragments. De la même façon, sa place dans l’histoire littéraire a longtemps été singulièrement limitée comparée à la qualité de son œuvre. Gustave Lanson (1857 – 1934), fondateur de la discipline, ne faisait pas exception quand il consacra dix-sept mots de son Histoire de la littérature française (1895) à « Louise Labé, la fameuse cordière, qui fit le sonnet mignard aussi brûlant qu’une ode de Sappho »1. Telle a longtemps été l’image de Labé : une poète surnommée la « Belle Cordière » et connue pour l’ardeur et la sincérité de ses vers. Or, le petit volume qu’elle a laissé à la postérité est infiniment plus riche que cela : c’est un chef-d’œuvre où prose et poésie, érudition et invention, humour et passion s’unissent pour laisser la trace non seulement d’une poète, mais d’une auteure, remarquable.

Les Euvres de Louïze Labé Lionnoize, parues pour la première fois chez l’imprimeur Jean de Tournes (1504 – 1564) à Lyon en 1555, sont une œuvre énigmatique2. De leur auteure, nous savons peu de choses : fille et femme de cordiers lyonnais, elle serait née entre 1515 et 1523, et dicte son testament chez son ami florentin Thomas Fortini (1512, établi à Lyon depuis 1551) le 28 avril 1565 avant de décéder l’année suivante3. Les Archives municipales de Lyon ont pu donner certains autres renseignements à propos de sa famille et ses acquisitions de terres à l’extérieur de la ville à la fin de sa vie, mais les questions les plus fondamentales demeurent sans réponse4. Comment cette femme, issue d’un milieu d’artisans aisés mais probablement illettrés, a-t-elle pu acquérir la culture nécessaire pour produire une telle œuvre5 ? Comment                                                                                                                

1 Gustave Lanson cité dans Michèle Clément, « Les Euvres de Louise Labé : quand le genre dérange », Francofonia, no 74, printemps 2018, p. 42.

2 Daniel Martin, Signe(s) d’Amante. L’Agencement des Evvres de Louïze Labé Lionnoize, Paris, Classiques Garnier, 1999, p. 12. Nous utiliserons la graphie Euvres en suivant en cela Michèle Clément et Béatrice Alonso.

3 Daniel Martin et Isabelle Garnier-Mathez, Louise Labé. Debat de Folie et d’Amour, Elegies, Sonnets, Neuilly- sur-Seine, Atlande, 2004, p. 19, 23. Sa date de naissance n’est pas connue, et la datation diffère entre les critiques.

4 Madeleine Lazard, Louise Labé, Lyonnaise, Paris, Fayard, 2004, p. 29 – 37, 217 – 220.

5 Béatrice Alonso, Louise Labé ou la lyre humaniste : écriture « féminine », écriture féministe, thèse doctorale de l’Université Lumière Lyon 2, 2005, p. 3.    

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est-elle entrée en relation avec les lettrés lyonnais, et quelles circonstances ont pu faire naître son œuvre hors pair ? À défaut d’une réponse définitive, il faut en rester aux conjectures, qui n’ont cessé de surgir autour de l’auteure au cours de l’histoire – et cela jusqu’à très récemment.

Les Euvres, comme nous les nommerons désormais, sont aussi entourées de mystère.

Composée d’une épître dédicatoire « A M.C.D.B.L. », un Débat de Folie et d’Amour, trois élégies et vingt-quatre sonnets, l’unique production littéraire de Louise Labé est suivie de vingt- quatre poèmes de louange dans une section appelée les Escriz de divers poëtes, à la louenge de Louïze Labé Lionnoize et d’un privilège royal, c’est-à-dire « l’autorisation exclusive d’imprimer les Œuvres […] après examen de la censure »6. Les poèmes des Escriz sont écrits en français, italien, grec et latin, et varient entre des genres anciens et nouveaux : l’ode, le sonnet, la ballade, l’épigramme, l’épître, la chanson, le rondeau et le madrigal. Ils sont introduits par un sonnet liminaire s’adressant « Aus poëtes de Louïze Labé » qui ont choisi de chanter la gloire de l’auteure et sur qui réverbéra cette gloire dès qu’ils l’auront célébrée7.

Qui sont ces poètes ? Parmi les premiers poèmes, certains sont accompagnés par des devises ou des initiales, qui permettent de les attribuer à certaines figures prestigieuses du milieu lyonnais, dont les poètes Maurice Scève (v. 1500 – 1560), Pontus de Tyard (1521 – 1605) et Claude de Taillemont (v. 1526 – après 1558)8. La plupart d’entre eux sont cependant anonymes, ce qui laisse une large place aux conjectures. Nous ignorons les conditions de création des Euvres. Le privilège royal fournit certains détails en informant que l’auteure aurait choisi de publier ses textes après que ses amis les auraient soustraits et publiés sans son consentement, mais il s’agit sans doute d’un prétexte qui sera répété avec une variation dans l’épître dédicatoire9. À part cela, nous disposons d’une ode de Jacques Peletier du Mans (1517 – 1582), également publiée en 1555, louant l’éloquence et le « dous stile » de Labé, et de plusieurs témoignages élogieux ou calomnieux sur l’auteure, mais aucun document ne décrit les circonstances qui ont fait naître ce petit livre10. C’est le premier problème que pose l’œuvre, et qui constitue le fondement de la thèse de la désattribution des Euvres à Labé de la chercheuse Mireille Huchon lancée dans deux livres de 2006 et 2019, auxquels nous reviendrons.

Les deux autres problèmes sont les attentes que crée la signature féminine sur un livre consacré au thème amoureux, et l’impression de disparité que donnent les Euvres. Souvent,                                                                                                                

6 Louise Labé, Œuvres complètes [1555], éd. François Rigolot, Paris, GF Flammarion, 2004, p. 35. Désormais abréviées O. C.

7 O. C., p. 141.

8 Pour les propositions d’attribution, voir Daniel Martin, Signe(s) d’Amante, op. cit., p. 387 – 388, note 16.

9 O. C., p. 37, 43.

10 O. C., p. 235. Pour un aperçu de certains des témoignages, voir l’édition de Rigolot, ibid., p. 233 – 244.    

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dans l’histoire littéraire, on s’est intéressé davantage à la biographie des auteures qu’à ce que disaient vraiment leurs œuvres. Louise Labé ne fait pas exception. Malgré l’indigence des sources la concernant, elle a mené une libre existence dans l’imaginaire collectif, qui faisait d’elle tantôt une guerrière ayant combattu à Perpignan – l’image donnée d’elle dans la dernière ode des Escriz – tantôt une grande amoureuse11. Particulièrement tenace, cependant, a été l’image de Labé en courtisane, de sorte que la question de ses mœurs a souvent pris le pas sur l’étude de son œuvre12. Si l’on se penchait sur les Euvres, qu’est-ce qu’on y trouvait ? Longtemps, surtout une petite œuvre remarquablement sincère faisant preuve d’authenticité émotionnelle sur le mode d’une confession. La production littéraire féminine associée aux émotions a souvent été perçue comme mineure puisque nécessitant apparemment moins d’art13. Voilà une des raisons que la complexité des Euvres a tardé à être redécouverte.

Les Euvres, et en particulier les sonnets, donnent l’impression d’être simples et spontanées : elles ne le sont pas. Elles ne sont pas non plus « rude[s] et mal bati[es] », même si Labé le prétend dans son épître dédicatoire destinée à la jeune fille noble Clémence de Bourges (v. 1530 – 1557 ou 1562)14. En effet, les Euvres peuvent facilement faire croire qu’elles sont une compilation hétérogène de textes sur l’amour. L’habitude de classer les recueils poétiques français par genre à la Renaissance15 contribue à l’apparence fragmentée par son cloisonnement des textes dans des sections dotées de titres génériques16. Cependant, il existe dans l’œuvre un grand nombre d’échos au-delà des genres, que le chercheur Daniel Martin a analysés dans son Signe(s) d’Amante. L’Agencement des Evvres de Louïze Labé Lionnoize (1999). Dans cette étude fondamentale pour la recherche labéenne, Martin s’est donné comme fin de rechercher

« l’architecture secrète du volume », et à l’aide d’une analyse des moyens utilisés pour créer des liens entre les pièces, il a pu argumenter qu’il existe dans les Euvres « un véritable édifice textuel » où le sens apparaît autant comme un effet de la mise en rapport des textes que de ce qu’ils disent séparément17.

L’étude de Martin était la dernière d’une série de monographies qui témoignaient d’un renouveau de l’intérêt pour l’auteure lyonnaise dans la dernière partie du XXe siècle. Dans le                                                                                                                

11 « Des louenges de Dame Louïze Labé, Lionnoize », v. 71 – 154, dans O. C., p. 181 – 184.

12 Béatrice Alonso, Louise Labé ou la lyre humaniste, op. cit., p. 6.

13 Sissel Lie, Jakten på jeget. Blant amasoner og franske forførere, Oslo, Pax, 2003, p. 66.

14 O. C., p. 43.

15 C’est-à-dire, pour la France, la période entre 1490 et 1610 approximativement (François Rigolot, Poésie et Renaissance, Paris, Seuil, 2002, p. 12).

16. François Lecercle, « L’Erreur d’Ulysse. Quelques hypothèses sur l’organisation du Canzoniere de Louise Labé

» dans Guy Demerson (dir.), Louise Labé. Les voix du lyrisme, Paris et Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne/Éditions du CNRS, 1990, p. 208.

17 Daniel Martin, Signe(s) d’Amante, op. cit., p. 11.    

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sillage des études effectuées par le chercheur italien Enzo Giudici, et surtout sous l’influence du féminisme de la deuxième vague, de nombreux chercheurs et chercheuses avaient commencé à reconsidérer l’œuvre de Louise Labé. Ainsi, la compréhension des Euvres avait pu être enrichie par de nouvelles perspectives sur son pétrarquisme au féminin et par des apports inter- textuels, fournis notamment par le chercheur François Rigolot. Labé jouissait donc à la fin du siècle dernier et au début des années 2000 d’une considération nouvelle. C’est la raison pour laquelle son Débat, ses Élégies et ses Sonnets ont pu être inscrits aux programmes de l’Agrégation de lettres pour la session 2005, un concours prestigieux qui semblait sceller le nouveau statut de l’auteure dans le canon académique français18.

Cependant, quelques mois après le concours, Louise Labé. Une créature de papier (2006) de Mireille Huchon paraît19. Comme son titre le suggère, Huchon cherche ici à prouver que Labé n’est pas l’auteure des Euvres. Le livre paru chez Jean de Tournes serait plutôt une supercherie brillante à plusieurs mains, menée par les ordonnateurs de l’entrée royale de 1548, Claude de Taillemont et surtout Maurice Scève. En s’appuyant sur un vaste panorama de Lyon au milieu du XVIe siècle, une réinterprétation des témoignages sur Labé et une réévaluation des Escriz, Huchon argumente que ce que les lecteurs et lectrices ont pris pour un livre authentique, serait en réalité un texte artificiel. Si Labé a bien existé, c’est en tant que courtisane dont les soi-disant « poëtes de Louïze Labé » se seraient moqués au moyen de jeux parodiques, tout en jouant sur la mode des paradoxes et des dialogues néoplatoniciens20. Dès le début, Huchon présente sa démarche comme une alternative aux méthodes de la recherche labéenne appuyée sur un retour au livre-objet des Euvres et sur un souci d’objectivité :

Plutôt que de se tourner vers son hypothétique cénacle où se seraient rencontrés les plus grands esprits de son temps, de reconstituer sa biographie par les écrits poétiques de sa plume ou de celle de ses prétendus amis auxquels on voudrait accorder force de vérité, au déni de la liberté de la fiction, il vaut d’examiner, dans leur contexte et sans a priori, les dires contemporains et le seul vestige qui nous soit resté des activités littéraires de Louise Labé, le livre publié chez Jean de Tournes21.

Par sa contestation du fondement du champ de recherche sur l’auteure – l’authenticité de la signature auctoriale – Louise Labé. Une créature de papier est un ouvrage polémique qui n’a pas manqué d’avoir des répercussions sur la réception de l’œuvre. La thèse de Huchon a déclenché un débat parmi les seiziémistes qui a été relayé par les grands journaux nationaux                                                                                                                

18 Daniel Martin et Isabelle Garnier-Mathez, Louise Labé, op. cit., p. 15. Nous utiliserons le nom des genres en italique pour faire référence aux trois sections de l’œuvre de Labé.

19 Mireille Huchon, Louise Labé. Une créature de papier, Genève, Droz, 2006. Mireille Huchon est une spécialiste reconnue de François Rabelais, professeure et directrice de l’UFR de langue française à l’Université de Paris- Sorbonne. Ce livre était son premier travail sur Labé.

20 Ibid., p. 141, 271 – 275.

21 Ibid., p. 11 – 12. Nos italiques. Nous reviendrons aux problèmes de la biographie dans le chapitre 1.

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pour avoir enfin un retentissement international. Si Louise Labé. Une créature de papier est devenu un ouvrage incontournable dans les études labéennes, sa thèse n’emporte cependant pas l’adhésion de tous. Même si certains confrères universitaires de Huchon ont approuvé les nouvelles perspectives que son livre apportait, en particulier la prise en compte des Escriz longtemps négligés, des critiques de poids ont été formulées à propos de sa prémisse, les incohérences de l’argumentation et le fait que l’ouvrage prend trop peu en compte les textes traditionnellement attribués à Labé dans sa démonstration22. En effet, le problème le plus fondamental du livre est sa prémisse difficile à prouver, à savoir qu’une roturière à la réputation de courtisane n’aurait pas pu écrire les Euvres23. Huchon présente sa démarche comme fondée dans le contexte lyonnais et dénuée d’a priori. On peut sans doute voir dans ce terme ce qu’elle désigne plus tard comme « le préjugé de la signature féminine » avec lequel on aborde les textes24. Cependant, il y a lieu de s’interroger sur cette postulation, car fonder une thèse de désattribution sur une telle prémisse n’est pas non plus d’aborder l’œuvre sans préconception.

Après la thèse spectaculaire de Louise Labé. Une créature de papier, tout.e chercheur ou chercheuse qui veut se plonger dans les Euvres signées Louise Labé doit prendre en compte la question de l’authenticité soulevée par le livre. En effet, le livre pose un certain nombre de problèmes qui continuent à troubler celle ou celui qui travaille à partir de l’hypothèse que Labé a bien écrit ses Euvres. Selon la chercheuse Michèle Clément un effet important produit par le livre serait justement ce trouble, ou ce « soupçon » : « la polémique s’est calmée, sans doute faute de défenseurs prêts à reprendre la thèse de la supercherie, mais le soupçon est toujours là, qui inhibe le travail de transmission des Euvres […]»25. Fin 2019, Huchon reprend cependant la thèse de la supercherie dans son nouveau livre le Labérynthe, où elle renonce à l’idée d’« un jeu cruel d’hommes cyniques se moquant de la courtisane » pour « mettre à jour d’autres motivations secrètes de ces ‘inventeurs’ de Louise Labé »26. Si elle change les grandes lignes de sa thèse, le fondement reste le même. Derrière la signature auctoriale, elle voit une multiplicité de plumes masculines aux autres intentions que celle qu’on prête aux Euvres – ce qui met en cause, comme avant, toute la base de l’interprétation traditionnelle de l’œuvre.

                                                                                                               

22 Pour les recensions positives et les comptes rendus critiques, voir notre chapitre 2, p. 39 – 40.

23 « Louise appartenait donc à un milieu d’artisans et l’on n’a pas manqué de s’interroger sur la manière dont une femme de sa condition sociale avait pu acquérir la culture et les connaissances que supposent les œuvres publiées sous son nom » (p. 10) ; « Louise Labé fut, à coup sûr, une courtisane. Son rôle littéraire n’intervient que dans les ouvrages qui font une référence directe aux Euvres. Il est limité. Elle n’apparaît pas comme poétesse » (p. 139).

24 Mireille Huchon, Le Labérynthe, Genève, Droz, 2019, p. 13.

25 Michèle Clément, « Les Euvres de Louise Labé : quand le genre dérange », art. cit., p. 52 – 53.

26 Mireille Huchon, Le Labérynthe, op. cit., p. 9..  

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En considérant l’ampleur de la polémique qui s’est jouée dans le champ de recherche ces dernières années, il nous semble donc pertinent d’étudier les enjeux de l’auctorialité27 de Louise Labé, à la fois ceux liés à la publication de ses Euvres et à sa réception contemporaine, qui sont liés. Nous sommes cependant convaincues que la meilleure manière de comprendre cette question passe toujours par une confrontation directe avec ses textes. Pour réfléchir sur l’auctorialité de Labé, nous concentrerons notre étude sur la notion de poétique, que Béatrice Alonso définit comme « une théorie de la création littéraire qui soit particulière à l’auteure »28. La thèse de Mireille Huchon refuse implicitement l’existence d’une poétique labéenne, dans le sens d’une poétique qui appartient à l’auteure Labé et non aux Euvres qui portent son nom. Premièrement, elle conteste l’identité entre la personne historique qui s’intitule « Loyse Charlin, dite Labé » dans son testament et la Louïze Labé Lionnoize qui pare le frontispice des Euvres29. Deuxièmement, elle repose sur une réattribution multiple des textes signés Labé, ce qui revient à nier la cohérence profonde de l’œuvre à part le projet d’ensemble : la mystification. Or, Signe(s) d’Amante de Daniel Martin constitue un argument fort pour défendre la cohérence de l’œuvre malgré l’impression disparate qu’elle donne. Nous nous sommes donc appuyées sur son travail pour formuler la problématique suivante : comment Louise Labé associe-t-elle l’amour et l’expression dans sa prose ainsi que dans sa poésie, quel rôle cette association peut-elle jouer dans sa conception de l’activité littéraire ?

Notre problématique repose sur l’observation que Labé réfléchit constamment au lien entre l’amour et l’expression, et le système d’agencement proposé par Martin, que nous détaillerons plus loin, conforte l’idée que cette réflexion constitue un élément central de sa poétique. Notre hypothèse sera donc que la forte présence de la réflexion sur l’amour et l’expression au-delà des sections du recueil constitue un argument pour penser que c’est un.e seul.e auteur.e qui a écrit les textes, et que la manière dont ce lien est présenté indique que cet.te auteur.e est une femme, « Loyse Charlin, dite Labé ». Notre démarche peut donc être perçue comme un effort pour montrer la forte probabilité que Labé a bien écrit ses Euvres, appuyé sur le travail de Daniel Martin, François Rigolot, Michèle Clément et Béatrice Alonso. C’est aussi une tentative de rassembler les arguments en faveur de son identité d’auteure, présentés dans un grand nombre d’articles, dans un seul texte pour faciliter la compréhension de son œuvre.

                                                                                                               

27 C’est-à-dire « à la fois le fait d’écrire, d’être publié et tout le phénomène de résonances qui s’enclenche alors entre la vie de l’auteur et son œuvre » (Michèle Clément, « Éditorial », dans Michèle Clément et Janine Incardona [dir.], L’Émergence littéraire des femmes à Lyon à la Renaissance 1520 – 1560, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2008, p. 10).

28 Béatrice Alonso, Louise Labé ou la lyre humaniste, op. cit., p. 295.

29 O. C., p. 205. Voir à ce sujet les pages 28 – 33 du Labérynthe, où Huchon (2019) dissocie Loyse Labé et Louise Labé.  

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Notre structure naît de cette démarche, et elle se fonde en partie sur les problèmes relevés par Louise Labé. Une créature de papier. Notre premier chapitre sera consacré au contexte qui a pu faire naître les Euvres et présentera les hypothèses sur les conditions de création du volume proposées par les chercheurs. Il prendra également en compte les faits troublants concernant l’existence d’une œuvre à la signature féminine peut-être fabriquée à Lyon présentés par Huchon. Dans le chapitre suivant, nous nous sommes inspirées de l’histoire de la réception pour proposer un aperçu des interprétations des Euvres depuis le renouveau de l’intérêt pour Labé au XIXe siècle jusqu’à nos jours. Il sera suivi d’une analyse des enjeux de Louise Labé. Une créature de papier pour la réception contemporaine de l’œuvre de Labé.

Notre troisième chapitre sera consacré à une discussion de la poétique labéenne : nous nous interrogerons sur les problèmes des textes avancés par Huchon, pour ensuite tenter de définir quelques caractéristiques de cette poétique. Les derniers chapitres seront des analyses de la prose et de la poésie labéennes : après avoir étudié l’épître dédicatoire et le Débat en tenant compte de la manière dont ils présentent le lien entre l’amour, l’expression et les femmes, nous procéderons à l’analyse de la première et la troisième élégie et des sonnets XII, XIV et XVIII, que nous avons choisis à cause de leur réflexion sur le lien entre l’amour et la poésie. Pour des raisons liées à l’agencement, nous évoquerons également la deuxième élégie et le sonnet XIII, qui sont tous les deux au centre de leurs cycles respectifs.

Quelques remarques d’ordre linguistique avant d’entamer notre étude : le lecteur ou la lectrice aura noté quelques éléments qui ne se conforment pas au français standard. Ce travail étant une étude féministe, nous avons voulu être conscientes dans notre emploi de la langue, car la langue n’est pas neutre et peut refléter des problèmes de société, dont l’inégalité entre hommes et femmes. C’est la raison pour laquelle nous avons choisi d’utiliser l’écriture inclusive30. Quant à la manière de parler de l’auteure, on s’aperçoit de la manière particulière dont elle est mentionnée quand on se plonge dans la recherche, surtout la plus ancienne. Souvent on emploie seulement le prénom « Louise », voire « notre Louise », ou le surnom de « Belle Cordière », qui non seulement la définit en fonction de son mari, mais qui entretient des liens incertains avec Labé31. Convaincues qu’il faut traiter les auteures comme les auteurs, nous choisissons de l’appeler simplement par son nom. Ce sont les mêmes convictions qui nous ont fait opter pour les formes auteure et poète, car nous insistons sur le fait que Labé mérite d’être traitée comme celle qu’elle était : une grande auteure et poète, indépendamment de son sexe.

                                                                                                               

30 C’est-à-dire « l’ensemble des attentions graphiques et syntaxiques qui permettent d’assurer une égalité de représentation des deux sexes » (Raphaël Haddad, Manuel d’écriture inclusive, Mots-clés, Paris, 2016, p. 4).  

31 Béatrice Alonso, Louise Labé ou la lyre humaniste, op. cit., p. 88. Nous reviendrons sur ce point plus loin.

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1   La toile d'Arachné : le projet littéraire des Euvres

Les Euvres de Louïze Labé Lionnoize sont exceptionnelles. À quelques siècles de distance, ce petit livre avec son épître féministe32 et ses sonnets limpides peut toujours nous sembler singulièrement moderne, et nous nous demandons quelles circonstances ont bien pu le faire naître. Aucune œuvre ne surgit ex nihilo. Toujours est-il que le petit volume paru chez Jean de Tournes semble appeler d’autant plus à la contextualisation par son extrême rareté : en plus d’être une des seules œuvres françaises à la signature féminine du XVIe siècle, il se distingue par la hardiesse avec laquelle il présente le désir féminin – d’amour, d’écriture et d’épanouissement. Si les Euvres ne peuvent donc être comprises qu’en les situant dans leur époque, il convient néanmoins de réfléchir un instant sur ce qu’implique le fait de vouloir les présenter dans leur contexte. Contextualiser une œuvre ne veut pas dire exactement restituer leur milieu, comme si celui-ci était en quelque sorte donné par avance et qu’il fallait simplement rétablir le cadre pour percer la vérité de l’œuvre. Contextualiser implique aussi choisir un mode de contextualisation qui permet d’aborder le texte sous un angle particulier, ou mieux, comme le dit le chercheur Jérôme Meizoz, qui « mobilise une échelle d’observation spécifique et configure donc un ‘texte’ particulier » qui n’est dès lors pas donné, mais construit par ce geste33.

Pour comprendre la parution très particulière des Euvres, on s’est souvent rapporté à la biographie de Labé en expliquant les Euvres comme le produit d’une « belle rebelle » qui aurait défié l’ordre patriarcal dans la ville de Lyon. Cependant, cela ne permet pas, comme le remarque François Rigolot, de prendre en compte la manière dont cette femme, qui n’était pas de haute extraction, aurait pu faire publier ses œuvres par l’imprimeur renommé Jean de Tournes. Il ajoute qu’il faut contextualiser soigneusement les Euvres dans la communauté intellectuelle qui florissait alors à Lyon34. Voilà deux manières d’aborder ce phénomène littéraire que sont les Euvres. À côté des deux procédures de contextualisation que sont l’explication par la biographie ou par les spécificités du milieu lyonnais qui pourraient favoriser une telle publication, on trouve d’autres modalités de rendre compte des Euvres : l’explication par le format matériel, la réception ou par les institutions, qui ont pris plus d’importance dans la recherche plus récente. Notre objectif dans le présent chapitre sera dès lors d’aborder les                                                                                                                

32 Nous utiliserons le terme féministe même s’il n’est surgi qu’au XIXe siècle, tout en précisant que le féminisme (dans le sens d’une promotion des femmes) de Labé n’a pas la valeur politique que nous y associons aujourd’hui.

33 Jérôme Meizoz, « Que font aux textes les contextes, et vice versa ? », 9 janvier 2016, mouvement- transitions.fr. Consulté le 8 août 2019. En ligne : < http://www.mouvement-

transitions.fr/index.php/intensites/contexte/sommaire-des-articles-deja-publies/1091-n-1-j-meizoz >

34 François Rigolot, « Paratextual Strategy and Sexual Politics: Louise Labé’s Œuvres lyonnaises », dans Adrian Armstrong et Malcolm Quainton (dir.), Book and Text in France, 1400 – 1600, Aldershot, Ashgate, 2007, p. 172.    

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Euvres par des angles divers : la biographie, le milieu lyonnais, l’existence ou l’inexistence d’une production littéraire féminine lyonnaise, et le livre lui-même. De cette façon, nous examinerons les hypothèses concernant l’auctorialité de Labé et les faits historiques pour voir s’ils confortent l’attribution des Euvres à « Loyse Charlin dite Labé ».

1.1   Entre traces et légendes : la biographie de Louise Labé

Dans le livre VI de ses Métamorphoses, Ovide raconte l’histoire d’Arachné, la Lydienne qui prétendait surpasser Minerve dans l’art du tissage et s’engagea avec elle dans un concours :

Celle-ci n’était célèbre ni par son rang ni par ses origines, elle ne l’était que par son art ; son père, Idmon de Colophon, teignait avec la pourpre de Phocée la laine spongieuse ; sa mère était morte, mais sortie aussi du peuple, elle était née dans la même condition que son mari35.

Dans sa troisième élégie, Louise Labé reprend le mythe d’Arachné en faisant implicitement allusion à la Lydienne lorsqu’elle parle du talent de sa persona en matière de broderie : « Pour bien savoir avec l’esguille peindre/ J’eusse entrepris la renommée esteindre/ De celle-là, qui plus docte que sage,/ Avec Pallas comparoit son ouvrage » (v. 33 – 36). Voilée, l’allusion a pourtant d’étranges résonances avec sa vie. Comme Arachné, elle n’est pas de haute extraction, sa mère est morte quand elle était toute jeune et elle s’est fait remarquer grâce à son seul talent.

Comme le signale François Rigolot, il peut sembler que, ici, Labé fait subtilement transparaître une parenté mythologique, et, si c’est le cas, cela peut également indiquer son aspiration à gloire, car sa persona prétend même surpasser celle qui se compara à Minerve en talent36.

Si l’on peut probablement lire un condensé de la vie de l’auteure dans cette allusion, chercher des éléments de biographie peut être un exercice risqué dans cette entreprise de mythification auctoriale et urbaine que seraient les Euvres. En effet, l’énonciation à la première personne de la poésie et l’impression que créent les Escriz d’un cortège de thuriféraires louant l’auteure, sont susceptibles de tromper les exégètes qui confondent la vie de l’auteure et l’image qui en émerge dans l’œuvre. D’où un grand nombre de légendes qui ne sont en réalité que des effets de lecture de son œuvre. Ce n’est que l’un des maints problèmes que pose sa biographie, où l’indigence des sources n’a en rien empêché la postérité de créer un personnage haut en couleurs et souvent contradictoire à cause de la coexistence des représentations positives et négatives37. À quelques siècles de distance, « Louise Labé » se présente comme une masse                                                                                                                

35 Ovide, Les Métamorphoses, éd. Jean-Pierre Néraudau, tr. Georges Lafaye, Paris, Gallimard, 1992, p. 191.

36 François Rigolot, Louise Labé Lyonnaise ou la Renaissance au féminin, Paris, Classiques Garnier, 1997, p. 139 – 142. L’étymologie de texte est tissu; cela peut créer des liens entre la toile d’Arachné et les Euvres (ibid., p. 122).  

37 Pour un traitement romanesque de la question des faits et des légendes sur Louise Labé, voir Cœur de lion de Sissel Lie, tr. Éric Eydoux, Paris, Presses de la Renaissance, 1991.

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inextricable de faits, de témoignages élogieux, calomnieux ou ambigus, et de légendes, soit créés par la postérité soit contemporaines, comme celle de la « Belle Cordière ». Comment pouvons-nous au mieux nous forger une image véridique de Labé ?

Commençons par l’élimination des légendes créées par la postérité. Beaucoup d’éléments de la biographie de Labé résultent sans doute de la volonté des lecteurs de remplir les lacunes de sa vie énigmatique. C’est vraisemblablement le cas de sa supposée passion pour le poète Olivier de Magny (1529 – 1561), une histoire d’amour qui selon Madeleine Lazard aurait émergé au XIXe siècle quand ses biographes Édouard Turquety (1807 – 1867) et Prosper Blanchemain (1816 – 1879) ont remarqué la conformité entre les deux quatrains du sonnet LV des Soupirs (1557) de Magny et le sonnet II de Labé, et en ont déduit une liaison38. D’autres éléments, comme sa prétendue rivalité amoureuse avec Clémence de Bourges, sont de pures fantasmes de la part des biographes39. Par leurs panégyriques de Louise Labé, les Escriz sont particulièrement enclins à confondre réalité et fiction, et certaines pièces, dont l’ode grecque (I) et la dernière ode (XXIV), entrent très clairement dans une optique de consécration et de légendarisation de l’auteure. Cependant, cette légende a été prise pour de l’argent comptant, et là où les biographes les plus anciens ont doté leur objet d’étude d’un passé de guerrière dans le siège de Perpignan (1542) et d’une liaison avec le dauphin Henri (1519 – 1559), certains biographes plus récents ont imaginé une aventure avec Clément Marot (1496 – 1544)40.

Les effets de lecture mis de côté, qu’est-ce que nous pouvons savoir de Louise Labé ? Les documents la concernant ne sont pas nombreux, six ou huit selon le travail de repérage de Dorothy O’Connor et de Georges Tricou, mais ils suffisent pour esquisser les contours d’une vie de femme dans la première moitié du XVIe siècle41. Son père, Pierre Charly, épouse en 1489 la veuve du cordier Jacques Humbert dit Labbé et reprend à la fois sa négoce dans la rue de l’Arbre sec et son nom, qui semble faire fonction de raison de commerce42. A la mort de sa femme, il se remarie vers 1511 avec Étiennette Roybet, avec qui il aura cinq enfants, dont Louise Labé, avant que cette deuxième épouse ne meure à son tour vers 1523 – 24. Il se mariera une dernière fois avec Antoinette Taillard, qui lui survivra après lui avoir donné deux enfants43.

                                                                                                               

38 Madeleine Lazard, Louise Labé, Lyonnaise, op. cit., p. 173 ; Daniel Martin, Signe(s) d’Amante, op. cit., p. 305.

39 Madeleine Lazard, ibid., p. 120.

40 Ibid., p. 54 – 60.  

41 Ibid., p. 29. Georges Tricou, « Louise Labé et sa famille », Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, V, 1944, p. 60.

42 François Rigolot, « Signature et signification : les baisers de Louise Labé », Romanic Review, LXXV, no 1, 1984, p. 16. Au temps de Louise Labé, les deux graphies Labé et Labbé coexistent.

43 Madeleine Lazard, Louise Labé, Lyonnaise, op. cit., p. 31 ; Georges Tricou, « Louise Labé et sa famille », art.

cit., p. 62.

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De l’enfance et de l’adolescence de Louise Labé, nous ne savons pratiquement rien, sauf ce qu’elle en dit elle-même dans son épître dédicatoire, à savoir qu’elle a passé une partie de sa jeunesse à l’exercice de la musique44. Quant à son savoir, il reste l’une des grandes énigmes de sa biographie. En faisant le tri des hypothèses concernant son instruction, Lazard conclut que les scénarios les plus probables sont soit qu’elle a bénéficié de leçons données par un précepteur à ses frères soit qu’elle a été mise très tôt au couvent de la Déserte, où une religieuse ou une abbesse pourrait avoir découvert son intelligence et l’avoir initiée aux lettres45. Cependant, son accès au savoir a également pu prendre d’autres formes : une hypothèse émise plus récemment est qu’elle ait acquis sa culture humaniste par l’oreille dans une des nombreuses imprimeries de Lyon, des lieux qui n’étaient pas fermés aux femmes46.

Si nous ignorons comment Labé est devenue auteure, nous disposons de quelques détails, quoiqu’insuffisants, de son état civil. À une date inconnue, mais probablement vers le milieu des années 1540, elle se marie avec Ennemond Perrin, son aîné de plusieurs années qui serait d’ailleurs moins aisé que son père, et s’installe avec lui dans une impasse tendant de la rue Confort au pré de Bellecour. Un acte du 2 avril 1551 atteste que le couple Perrin est propriétaire d’une maison qui joint une autre maison et un jardin dans cette rue47. Entre cette date et l’année 1557, où elle fera l’acquisition d’une vigne à Parcieux à l’extérieur de Lyon, Labé sera devenue veuve et aura publié son unique œuvre. C’est peut-être aussi à ce moment qu’elle rencontre le banquier Thomas Fortini, qui placera son argent et sera son exécuteur testamentaire avant qu’elle ne rende l’âme en 1566 dans sa ferme à Parcieux48.

Outre les documents officiels, il existe un certain nombre de témoignages sur Labé de son vivant et dans les années suivant sa mort49. Néanmoins, leur caractère dithyrambique ou calomnieux, voire même paradoxal, et la nature ambiguë de l’appellation de « la Belle Cordière » rendent difficiles les tentatives de fixer leur sens pour de bon. Le plus grand problème dans sa biographie, au-delà de l’indigence des sources, est sa mauvaise réputation : Louise Labé a la réputation d’une courtisane. Importée de l’Italie, la notion de courtisane honnête (de l’italien cortigiana onesta) garde selon Évelyne Berriot-Salvadore « des contours

                                                                                                               

44 O. C., p. 41.

45 Madeleine Lazard, Louise Labé, Lyonnaise, op. cit. p, 47.

46 Michèle Clément dans « Louise Labé (1524 – 1566), une artiste du Yunnan ?», Une vie, une œuvre, France Culture, le 4 mars 2017, 16’40 – 16’58. Consulté le 20 mai 2019. En ligne : <

https://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/louise-labe-1524-1566-une-artiste-du-yunnan >

47 Madeleine Lazard, Louise Labé, Lyonnaise, op. cit., p. 71, 74.

48 Ibid., p. 74, 218 – 220.

49 Voir O. C., p. 233 – 244, et Mireille Huchon, Louise Labé, op. cit., p. 116 – 131.

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indécis » : elle peut désigner des femmes qui reçoivent des hommes chez elles pour des conversations cultivées, mais « le soupçon de vénalité trouble la définition »50.

Cette mauvaise réputation est intimement liée à l’appellation de « la Belle Cordière », et c’est en partie sur l’interprétation de ce surnom que Mireille Huchon fonde la désattribution des Euvres à Labé51. Dans une notice consacrée à l’auteure dans sa Bibliothèque de 1585, le bibliographe Antoine du Verdier (1544 – 1600) informe que « LOYSE LABE courtisane Lyonnoise » est autrement nommée « la belle Cordiere pour estre mariee à un bon homme de Cordier »52. Cependant, l’appellation pourrait être moins univoque que cela, pour des raisons liées à l’appellation de l’impasse où habitait le couple Perrin : sur le plan scénographique de Lyon achevé vers 1553, elle est nommée « rue de la Belle Cordière »53. Diverses hypothèses ont été formulées à propos de cette étrange coïncidence54. Puisqu’on donne rarement le nom d’une personne vivante à une rue, il semble plus probable que le nom préexiste à Labé. Michèle Clément voit donc dans le nom de la rue la preuve qu’il existait à Lyon un mythe de la « Belle Cordière » avant Labé, un mythe associée à une belle femme de mauvaise vie55. Peut-être pourrait-on y voir une appellation d’une femme publique sur le mode d’une « belle heaulmière » à la François Villon (1431 – après 1463)56? Cette hypothèse donne néanmoins à penser qu’une partie de la légende noire de Labé pourrait venir d’une confusion avec un mythe préexistant.

Si la réputation de courtisane de Louise Labé est controversée57, elle a bien eu une mauvaise réputation. Un indice que cette réputation a préexisté aux Euvres, est le témoignage d’un procès qui se tenait à Genève, forteresse du calvinisme. Jean Yvard, barbier-chirurgien lyonnais, s’y était réfugié vers 1547 ou 1548 et déposa en 1552 une demande de séparation contre sa femme Antonia Rosset, cousine de Labé, qu’il accusait de tentative d’empoisonnement et de paillardise. L’un des témoins déposa que l’épouse d’Yvard « se gouvern[ait] fort mal et ordinairement fréquent[ait] sa cousine la Belle Cordière et [tenait] fort                                                                                                                

50 Évelyne Berriot-Salvadore cité dans Daniel Martin, Signe(s) d’Amante, op. cit., p. 16.

51 Voir « Légendes et paradoxes de la Belle Cordière », p. 125 – 139, dans Mireille Huchon, Louise Labé, op.

cit., et les pages 30 – 33 de son Labérynthe, op. cit.

52 Antoine du Verdier cité dans Mireille Huchon, Louise Labé, op. cit., p. 131.

53 Madeleine Lazard, Louise Labé, Lyonnaise, op. cit., p. 70.

54 Georges Tricou propose que le mariage de Labé ait précédé de quelques mois le travail du créateur du plan («

Louise Labé et sa famille », art. cit. p. 84), alors que Madeleine Lazard ajoute que le nom pourrait venir d’une enseigne de corderie (Louise Labé, Lyonnaise, op. cit., p. 71). Une autre hypothèse émise par Michel Jourde est que la rue pourrait être ainsi appelée à cause de sa proximité avec le pré de Bellecour ; « cordière » étant dans ce cas une déformation de « cour » (communication personnelle).

55 Michèle Clément dans « Louise Labé (1524 – 1566), une artiste du Yunnan ?», émission citée, 14’09 – 15’03.

56 Mireille Huchon, Louise Labé, op. cit., p. 129 – 130. Huchon interprète cette hypothèse dans le sens opposé.

57 Les opinions s’étendent de Lazard (Louise Labé, op. cit., p. 211 – 213), qui ne pense pas que Labé fut une courtisane, à Huchon et à Emmanuel Buron (« Le réemploi dans les Escriz de divers poëtes à la louenge de Louïze Labé [Baïf, Tyard et Scève] », Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, LXVII, no 3, 2005, p. 577), qui pense qu’il faut voir en Labé une courtisane en raison des témoignages « presque unanimes » de son temps.  

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mauvais train »58. Sans faire d’hypothèses sur ce « mauvais train », il semble du moins sûr que Labé a mené une vie non conforme aux normes de la conduite féminine très rigides à l’époque et qui incluait aussi une pratique littéraire. Emmanuel Buron a d’ailleurs émis l’hypothèse que l’éditeur des Escriz a repris le modèle des Rime (1547) de Tullia d’Aragon (1501/1505 – 1556), qui fut une philosophe, poète – et courtisane. Ce recueil de poèmes qui fut suivi d’une collection volumineuse de poèmes de louange écrits par divers lettrés, semble bien avoir pu fournir un modèle éditorial à l’éditeur des Escriz, qui sont composés de 24 poèmes, un nombre bien supérieur aux épitaphes de Pernette du Guillet (1518/20 – 1545) trouvés dans ses Rymes (1545)59. Buron argumente que dans les deux cas, les louanges contribuent à revaloriser l’image publique des poètes qui n’avaient pas une réputation immaculée60.

Bien que Louise Labé semble avoir eu une mauvaise réputation, cela ne l’empêche pas d’avoir écrit les Euvres. Michèle Clément a remarqué le fondement fragile des attributions ou des désattributions des Euvres qui reposent sur son statut présumé de courtisane :

Louise Labé est une courtisane qui connaît bien l’amour, elle en parle avec une rare intensité dans les Œuvres, c’est donc qu’elle en est bien l’auteur, ou, a contrario, Louise Labé est une courtisane, les Œuvres sont une mine d’érudition, une courtisane ne peut pas avoir écrit les Œuvres. Dans les deux cas, l’illégitimité du syllogisme est nette. Dans les deux hypothèses, le nom de l’auteur est bien réduit à un statut social (un supposé statut social) fortement genré, et l’écart existant entre la personne historique et l’auteur textuel n’est jamais envisagé61.

Le statut de courtisane de Labé peut donc difficilement servir d’argument pour une désattribution. Quand Huchon appuie en partie son argumentation sur la dissociation d’une

« Loyse Charlin, dite Labé », identifiée à une courtisane, et d’une « Louïze Labé Lionnoize », auteure fabriquée, elle ne prend d’ailleurs pas en compte le fait que les contemporains n’assimilaient pas la courtisanerie à l’incapacité à produire une œuvre62. Même les témoignages qui s’en prennent le plus à sa conduite immorale, comme celui de l’historien Claude de Rubys (1533 – 1613), ne nient pas pour autant son statut d’auteure : « ils l’écrivent même sans doute parce que, pour eux, une femme qui publie est toujours une femme publique, et qu’elle l’est doublement lorsqu’elle publie ce genre de choses »63. À cela s’ajoutent des sources qui                                                                                                                

58 Madeleine Lazard, Louise Labé, Lyonnaise, op. cit., p. 76.

59 Emmanuel Buron, « Le réemploi dans les Escriz », art. cit., p. 594 – 595.

60 Ibid. Comme mentionné ci-dessus, Buron y voit cependant le signe que Labé était une courtisane.

61 Michèle Clément, « Nom d’auteur et identité littéraire : Louise Labé Lyonnaise. Sous quel nom être publiée en France au XVIe siècle ? », Réforme, Humanisme, Rénaissance, no 70, 2010, p. 80 – 81.    

62 Voir l’argumentation des pages 125 – 139 de Mireille Huchon, Louise Labé, op cit., et les pages 28 – 38 du Labérynthe. Michel Jourde, « Louise Labé, deux ou trois choses que je sais d’elle », le 30 septembre 2011, Transitions.fr. Consulté le 30 mai 2019. En ligne : < http://www.mouvement-

transitions.fr/hospitalites/republications-traductions-inedits/sommaire-des-articles-deja-publies/640-louise-labe- deux-ou-trois-choses-que-je-sais-delle >.

63 O. C., p. 243 ; Michel Jourde, « Louise Labé, deux ou trois choses que je sais d’elle », art. cit.

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mentionnent bel et bien une activité littéraire de Labé : le « sauoer » (savoir), le parler que suavement elle « distille » et le « dous stile » mentionnés dans l’ode de Peletier du Mans, ne sont ce pas des signes d’une femme lettrée64? Dans un livre paru également en 1555, François de Billon (1522 – 1566) mentionne une cordière qui sait faire « toute honneste exercice viril », dont les armes et les lettres65. Et que faire de la parution des Euvres à Rouen en 1556, la seule autre ville où elles paraissaient, ville avec laquelle Thomas Fortini traitait particulièrement66? Ce sont en effet des signes que Labé à la mauvaise réputation a bien écrit ses Euvres.

1.2   Au confluent de l’amour : Lyon à la Renaissance

Si ces signes confortent l’idée que Labé est l’auteure des Euvres, les conditions qui les ont faites naître demeurent énigmatiques. Comme le remarque François Rigolot, le seul trajet de Labé ne peut expliquer l’émergence d’un volume si particulier. Il faut aussi prendre en compte les facteurs sociohistoriques qui l’ont favorisée, et pour cela, il est nécessaire de situer le livre dans la ville de Lyon. Le titre du volume en dit long : il n’est pas seulement de Louise Labé, mais de Louïze Labé Lionnoize. Même si la mention du lieu de naissance est habituelle parmi les poètes à l’époque, l’insistance sur l’origine lyonnaise dans l’œuvre est frappante67. Non seulement l’épithète Lionnoize figure à des positions-clé dans le volume, l’adresse aux « Dames Lionnoises » le fait aussi, et les Escriz véhiculent toute une mythologie lyonnaise.

Lyon occupe une place singulière en France au XVIe siècle. Ville frontalière, ville de commerce, ville cosmopolite et ville humaniste, Lyon cumule les identités urbaines qui font que, même aujourd’hui, la présence de la Renaissance s’y fait toujours sentir. Cette place singulière, Lyon la doit notamment à deux facteurs qui sont liés : son emplacement géographique et son statut de ville de commerce. Traversée par le Rhône, Lyon possède l’un des rares ponts sur le fleuve et sert de ville frontalière entre la France et les états italiens68. Outre son statut de cité de passage pour les soldats royaux allant en campagne en Italie et pour d’autres voyageurs en route pour le beau pays, la ville attire aussi des Italiens de diverses états, notamment des banquiers profitant de l’activité commerciale que créent les quatre foires annuelles69. En effet, la ville entretient non seulement un rapport privilégié avec l’Italie, mais

                                                                                                               

64 Pour les arguments de Huchon, voir Louise Labé, op. cit., p. 224 – 227, et Le Labérynthe, op. cit., p. 49 – 54.

65 O. C., p. 233, 235.

66 Madeleine Lazard, Louise Labé Lyonnaise, op. cit., p. 207.

67 Mireille Huchon mentionne à titre d’exemple Pierre de Ronsard Vendômois et Joachim du Bellay Angevin (Louise Labé, op. cit., p. 15).

68 Béatrice Alonso, Louise Labé ou la lyre humaniste, op. cit., p. 5.

69 Madeleine Lazard, Louise Labé, Lyonnaise, op. cit., p. 11 – 14.

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sert de carrefour international en attirant des marchands aussi bien de l’Empire, d’Anvers, de Bâle et de Genève que de Medina del Campo, et s’établit comme une capitale du crédit70.

La grande croissance économique jusqu’aux années 1530 favorisera le développement de nouvelles activités, notamment la soierie et l’imprimerie71. Cette dernière activité contribuera particulièrement au prestige culturel de la ville et à son rayonnement poétique jusqu’à l’avènement de la future Pléiade au tournant des années 1550. Après l’événement majeur qu’est l’invention des caractères métalliques mobiles de Johannes Gutenberg, les ateliers d’imprimerie se multiplient. C’est la révolution de l’imprimé : après l’installation d’un premier atelier d’imprimerie à la Sorbonne, les presses vont s’établir à Lyon au début des années 147072. Vers 1500, on y comptera une cinquantaine d’ateliers ; vers 1550, deux fois plus. Ces ateliers occuperont un millier d’hommes, qui trouveront leur quartier général dans la rue Mercière73. Selon le poète Charles Fontaine (1514 – ?), « un grand million de dents noires/ […]

travaille en foires et hors foires » à Lyon, et avec leur « merveilleuse morsure », les presses font de la ville le troisième plus grand centre d’imprimerie mondial après Paris et Venise74.

Dans ce monde d’imprimeurs, certaines silhouettes imposantes émergent : ce sont celles des deux marchands-imprimeurs Jean de Tournes et Sébastien Gryphe (1492 – 1556), ce dernier imprimant les grands noms de l’humanisme et les classiques latins, et celle du marchand-libraire Guillaume Rouillé (1518 – 1589), qui assure le marché de l’édition italienne75. Celui qui nous intéresse le plus, Jean de Tournes, se met à son compte en 1542 et publiera un demi-millier d’ouvrages, dont les Euvres76. Cet ancien compositeur d’imprimerie privilégie des poètes locaux écrivant en langue vernaculaire avant de publier aussi en latin, et se distinguera comme un spécialiste du livre illustré77. S’il est vrai que son atelier s’anime de poètes, de correcteurs humanistes et d’artisans du livre, de Tournes ne se présente pas comme un participant dans une supercherie. Premièrement, il est un homme prudent qui prône une éthique professionnelle fondée sur la recherche de nouveautés et sur le respect du travail                                                                                                                

70 Élise Rajchenbach-Tellier, « Mais devant tous est le Lyon marchant ». Construction littéraire d’un milieu éditorial et livres de poésie française à Lyon (1536 – 1551), Genève, Droz, 2016, p. 17.

71 Jacques Rossiaud, Lyon 1250 – 1550, Seyssel, Champ Vallon, 2012, p. 16 – 17.  

72 Ibid., p. 18.

73 Ibid.

74 Charles Fontaine cité dans Élise Rajchenbach-Tellier, « Mais devant tous est le Lyon marchant », op. cit. p. 17 – 18. Quant aux villes d’imprimerie, voir Arlette Jouanna, La France de la Renaissance, Paris, Éditions Perrin, 2009, p. 125.

75 On peut distinguer entre marchands-libraires, qui payent et commercialisent les livres imprimés par les maîtres imprimeurs, et les marchands-imprimeurs, qui impriment, publient et vendent les livres à leur propre compte (Nathalie Zemon-Davis, « Le monde de l’imprimerie humaniste : Lyon » dans Henri-Jean Martin, Jean-Pierre Vivet et Roger Chartier [dir.] L’Histoire de l’édition française, Tome I, Paris, Promodis, 1983, p. 255, 262).

76 Élise Rajchenbach-Tellier, « Mais devant tous est le Lyon marchant », op. cit., p. 23.

77 Nathalie Zemon-Davis, « Le monde de l’imprimerie humaniste : Lyon », art. cit., p. 265.  

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d’autrui à une époque où le pillage est répandu78. Deuxièmement, il se soucie beaucoup de la respectabilité, tellement qu’il devient imprimeur du roi, bénéficiant ainsi de prérogatives royales79. Cela le rend peu probable qu’il ait voulu participer à une mystification d’envergure.

Quels sont donc les facteurs qui privilégient ce milieu culturel particulier, ce climat lyonnais selon les termes de l’humaniste Antoine Du Moulin (1510 ? – 1551), qui contribue tant à l’épanouissement de l’imprimerie ? François Rigolot propose trois facteurs majeurs :

L’autonomie relative de ses notables vis-à-vis du pouvoir central (roi, Parlement, Sorbonne), le cosmopolitisme marqué de ses élites (forte population italienne ; culture néo-latine vivace) et l’éclectisme de ses intellectuels, tentés par divers courants à tendances mystiques, hermétiques, et aussi par une forme de féminisme d’origine néo-platonicienne80.

En effet, la synergie de ces influences fait de Lyon une ville culturellement ouverte, bien que des formes de répression n’y soient pas absentes : le silence de Labé après la publication des Euvres pourrait en être un indice. La censure y est pourtant bien moins pressante que dans des villes universitaires telles Paris et Toulouse, ce qui attire des évangélistes ou des libres penseurs comme Étienne Dolet (1509 – 1546)81. Le cosmopolitisme dû à l’affluence étrangère, quant à lui, ouvre la ville à beaucoup d’influences qui stimulent l’activité des cercles mondains, attirés surtout par la culture italienne, et de la communauté savante connue sous le nom de sodalitium lugdunense, c’est-à-dire la « fraternité » ou la « communauté » lyonnaise82. Comme le précise Rigolot, le terme École lyonnaise, qu’on emploie souvent, n’est pas adéquat si l’on entend par

« école » un groupe avec un programme, mais il existe bien à Lyon une communauté regroupant des poètes néo-latins et des humanistes, qui, au-delà de la culture venue d’outremonts, affectionnent surtout la culture gréco-latine83. C’est ainsi que se présente le climat intellectuel à Lyon dans les années 1530 et 1540, période où la ville sera à l’apogée de sa splendeur84.

Forte de son pouvoir économique et de sa culture lettrée, Lyon se pourvoit d’une mythologie civique à la mesure de ses ambitions. Elle sera avant tout la ville de l’amour et de la dolce vita, la ville de Vénus85. L’étymologie de la colline de Fourvière est au XVIe siècle Forum Veneris, une survivance du temple qui y aurait été érigé par le passé86. Au patronage de la déesse s’ajoute l’imagerie développée autour du confluent du Rhône et de la Saône qui s’y

                                                                                                               

78 Élise Rajchenbach-Tellier, « Mais devant tous est le Lyon marchant », op. cit., p. 121 – 124.

79 Michel Jourde, « Louise Labé, deux ou trois choses que je sais d’elle », art. cit.

80 François Rigolot, Louise Labé Lyonnaise, op. cit., p. 18.

81Arlette Jouanna, La France de la Renaissance, op. cit, p. 544.

82 Madeleine Lazard, Louise Labé, Lyonnaise, op. cit., p. 18.

83 François Rigolot, Louise Labé Lyonnaise, op. cit., p. 17.    

84 Madeleine Lazard, Louise Labé, op. cit., p. 17.

85 Jacques Rossiaud, Lyon 1250 – 1550, op. cit., p. 87.

86 Mirelle Huchon, Louise Labé, op. cit., p.19.

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