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Le terme discours désigne usuellement toutes les formes de production verbale, voire mixtes sémiotiquement. La notion de discours englobe donc de nos jours les énoncés oraux et écrits mais il renvoie à des points de vue théoriques différents et cette polysémie conceptuelle fait qu’on lui donne des emplois variés, aux délimitations parfois floues. Pour définir le discours, on passe souvent par des oppositions (discours/langue, discours/phrase, discours /texte)

1.1. – Langue, parole, discours

Ferdinand de Saussure, fondateur de la linguistique moderne, distinguait dans son Cours de linguistique générale, la langue (réalité sociale) et la parole (réalité individuelle), séparant alors dans l’étude du langage « ce qui est social de ce qui est individuel », « ce qui est essentiel de ce qui est accessoire et plus ou moins accidentel » (1916 : 30). Pour Saussure, seule la langue était alors un objet d’étude pour la linguistique. Ce qui suppose donc une dichotomie entre ce qui est social (la langue, un système partagé par les membres d'une communauté linguistique) et ce qui est individuel (la parole, utilisation restreinte de ce système). Maingueneau, commentant la position de Saussure, affirme que « dans cette perspective, il n’y a pas de place pour le "discours", concept qui vise à déposséder le sujet parlant de son rôle central pour l’intégrer au fonctionnement d’énoncés, de textes dont les conditions de possibilités sont systématiquement articulées sur des formations idéologiques » (Maingueneau, 1976 : 6). L’introduction du discours comme objet d’étude est donc relativement récente dans le champ des sciences du langage.

En effet, c’est près de cinquante ans après Saussure que le "discours" sera constitué en objet d’étude pour la linguistique par le linguiste américain, Zellig S. Harris (1952, 1969). Pour Harris, il est possible d’étendre les procédures utilisées pour l’analyse des unités de la langue à des énoncés plus larges que la simple phrase. C’est dans ce cadre qu’il sera amené à proposer le syntagme analyse du discours pour ce type de démarche, le discours étant son objet.

Lorsque le discours est opposé à la phrase, c’est qu’il est défini comme une unité linguistique constituée d’une succession de phrases. C’est dans ce sens que Harris (1952) parle d’analyse de discours, tandis que d’autres auteurs utilisent l’expression : grammaire de texte ou du discours. De ce point de vue, le discours est intégré à l’analyse linguistique, puisqu’on le considère comme l’ensemble des règles d’enchaînement des suites de phrases composant l’énoncé.

La définition que donne Benveniste ouvre les possibilités d’étude par le lien qu’elle établit avec l’énonciation et la communication :

Il faut entendre discours dans sa plus large extension : toute énonciation supposant un locuteur et un auditeur, et chez le premier l’intention d’influencer l’autre de quelque manière. C’est d’abord la diversité des discours oraux de toute nature et de tout niveau, de la conversation triviale à la harangue la plus ornée. Mais c’est aussi la masse des écrits qui reproduisent des discours oraux ou qui en empruntent le tour et les fins : correspondance, mémoires, théâtre, ouvrages didactiques, bref tous les genres où quelqu’un s’adresse à quelqu’un, s’énonce comme locuteur et organise ce qu’il dit dans la catégorie de la personne (Benveniste, 1966, I : 241-242).

Le travail de définition de Maingueneau (1997) nous renvoie à deux autres définitions qui si l’une d’elles recoupe celle de Benveniste, l’autre, énoncée par Michel Foucault (sur le rôle duquel nous reviendrons) s’en éloigne car elle s’inscrit dans une perspective qui n’est pas directement linguistique.

Discours, employé au lieu d’énoncé, permet « dans une perspective énonciative et pragmatique », « d’insister sur le caractère dynamique de l’énonciation» (Maingueneau, 1997 : 10).

Discours peut être utilisé pour « désigner le système sous-jacent à un ensemble d’énoncés tenus à partir d’une certaine position sociales ou idéologique» (Maingueneau, 1997 : 10), (« discours socialiste », « discours féministe », etc.). Foucault le définit ainsi : « On appellera discours un ensemble d’énoncés en tant qu’ils relèvent de la même formation discursive » (1969 : 153).

Maingueneau énonce encore cinq autres acceptions possibles du terme discours. Cependant, les deux que nous venons de relever circonscrivent assez bien ce que nous entendons par discours et ne nous semblent pas être contradictoires. Elles constituent selon nous deux points de vue sur l’objet discours qui, conjugués, se révèlent particulièrement opérants.

1.2. – Texte, discours, interdiscours

Que recouvre l'opposition discours/texte ? Elle suppose de faire appel à un troisième terme, celui de contexte Le texte est ainsi considéré comme toute production orale ou écrite étudiée sans les conditions de production, et le discours est le texte étudié plus son contexte c’est-à-dire les conditions de sa production. Selon Adam,

le discours est un énoncé caractérisé par des propriétés textuelles mais surtout comme un acte de discours accompli dans une situation – participants, institutions, lieu, temps –, et le texte est un objet abstrait résultant de la soustraction du texte comme objet concret (Adam, 1990 : 23).

Les travaux ultérieurs d’Adam s’orientent de plus en plus vers une intégration dialectique et réciproque du texte et de ses contextes, pour proposer les bases d’une analyse textuelle du discours. La distinction discours/texte est proche de celle de discours/énoncé, à la différence que cette dernière permet d'opposer, d’après Charaudeau et Maingueneau (2002 : 186) « deux modes d'appréhension des unités transphrastiques : comme unité linguistique – énoncé – et comme trace d'un acte de communication socio-historiquement déterminé ». Adam intègre finalement son approche des discours-texte dans la circulation interdiscursive :

Parler de discours, c’est considérer la situation d’énonciation- interaction toujours singulière et l’interdiscursivité dans laquelle chaque texte est pris. Un texte ne devient un fait de discours que par sa mise en relation avec l’interdiscours d’une formation sociodiscursive, elle-même définie comme lieu de circulation de

textes (intertextualité propre à la mémoire discursive d’un groupe) et de catégories génériques (interdiscursivité des genres et sous-genres) (Adam, 2005 : 28).

Comme on le voit bien avec Benveniste (1966), le discours relève du processus de production, donc de l’énonciation, et il est impossible d’étudier directement l’énonciation. Dans le cas de notre travail, nous avons pour objet le texte politique qui résulte du processus de production discursif. Ainsi, il s’agira pour nous à l’aide de logiciels de lexicométrie, d’analyser la saillance des phénomènes textuels et lexicaux comme traces du processus de production par un orateur placé dans un contexte donné. Le propre de la parole politique étant de répondre à des enjeux de persuasion d’un auditoire, notre travail consiste donc à comprendre et à expliquer la manière dont Paul Biya dans différents contextes de crises sociale, politique et économique mobilise le matériel verbal pour convaincre et persuader les Camerounais.

Les définitions évoquées ci-dessus appellent certaines caractéristiques que tout discours possède, à savoir :

Le discours « suppose une organisation transphrastique » Le discours « est orienté »

Le discours « est une forme d’action » Le discours « est interactif »

Le discours « est contextualisé » Le discours « est pris en charge » Le discours « est régi par des normes »

Le discours « est pris dans un interdiscours » (Charaudeau et Maingueneau, 2002 : 187-189).

Les discours, ce sont donc « des organisations transphrastiques relevant d’une typologie articulée sur des conditions de production socio-historique ». (Maingueneau, 1976 : 20)

Bien que de façon très brève, nous avons pu voir comment de Saussure, pour qui l’étude du langage se divisait entre l’étude de la langue et l’étude de la parole – la première seule étant objet de la linguistique –, à Maingueneau procédant à un ordonnancement des acquis antérieurs en passant par Harris et

Benveniste, le discours s’est progressivement constitué en objet d’étude avec des caractéristiques propres. Ces caractéristiques de l’objet discours conditionnent alors son étude dans ses différentes dimensions : lexicale, énonciative (le discours est « pris en charge », « pris dans un interdiscours »), argumentative (le discours « est orienté »), pragmatique (le discours « est une forme d’action »), syntaxique et textuelle (le discours « suppose une organisation transphrastique »). Mais, plus que tout, le discours est « une manière d’appréhender le langage » (Charaudeau et Maingueneau, 2002 : 190).

Pour définir l’analyse du discours, une perspective historique de son élaboration en différents espaces de pensée est nécessaire et nous permettra de voir que l’approche automatisée est envisagée d’emblée dans le courant de l’école française.