3 Dagens lovregime
3.7 Konkurs
2.1.
–
Fondements
linguistiques
et
fondements
philosophiques
C’est à partir des travaux d’Harris, popularisés en France près de quinze ans plus tard par la revue Langages53, que la notion de "discours" connaît un certain succès dans les études linguistiques, avant de « connaître un essor fulgurant avec le déclin du structuralisme et la montée des courants pragmatiques » (Charaudeau et Maingueneau, 2002 : 185). L'analyse du discours s’est constituée progressivement à partir des années soixante dans le champ scientifique. Les premières études sur le discours sont inaugurées par Z. S. Harris en 1952 aux États-Unis en vue de parvenir à une décomposition du discours selon la méthode distributionnaliste. Pour Harris, le but de la linguistique distributionnelle est de montrer, à partir de l’observation d’un corpus fini d’énoncés naturels, que le système de la langue fonctionne selon des régularités démontrables. La méthode distributionnelle se fait en deux étapes : l’inventaire des unités structurales de la langue et la détermination des règles concernant leur mise en relation. Cette pratique a donné à la linguistique une nouvelle impulsion. Car ni le mot, ni la
phrase ne constituait désormais l’unité ultime d’analyse, mais c’était le texte envisagé comme un tout. Aujourd’hui beaucoup s’accordent à dire, comme Maingueneau, que ce que Harris appelait analyse du discours est bien plus proche de ce que l’on entend aujourd’hui par linguistique textuelle.
Néanmoins, l’exploration d’un corpus selon la méthode de la statistique textuelle à l’aide de logiciels d’analyse est née de l’application du distributionnalisme chez Harris. Or c’est cette méthode que nous utilisons pour analyser les textes du discours de Paul Biya. Selon Z. S. Harris,
L’analyse du discours donne une foule de renseignements sur la structure d’un texte ou d’un type de texte, ou sur le rôle de chaque élément dans cette structure. La linguistique descriptive ne décrit que le rôle de chaque élément dans la structure de la phrase qui le contient. L’analyse du discours nous apprend de plus comment un discours peut être bâti pour satisfaire à diverses spécifications, exactement comme la linguistique descriptive construit des raisonnements raffinés sur les façons dont les systèmes linguistiques peuvent être bâtis pour satisfaire à diverses spécifications. (Harris, 1952 : 45).
La dénomination École Française d’Analyse du Discours désigne le courant d’analyse du discours né dans les années soixante d’une part des travaux de Dubois sur la lexicologie, et d’autre part du projet théorique de Pêcheux (1969) avec une importance particulière donné aux problématiques de philosophie politique et au concept d’idéologie dans le sillage des travaux d’Althusser. Avec Pêcheux qui s’appuie sur l’analyse automatique du discours, les notions de préconstruit et d’interdiscours apparaissent et reposent sur l’hypothèse que le locuteur croyant être sujet et responsable de son discours est parlé par le déjà-là idéologique.
Les fondements philosophiques sont donc à chercher du côté d’Althusser mais également de Foucault. Avec sa théorie des appareils idéologiques d’État, Althusser (1970) montre que l’idéologie contribue insidieusement à la reproduction des rapports sociaux de production et donc des modes de domination. Il distingue les institutions de l’État (armée, police) qui exercent une répression directe et les appareils idéologiques d’État qui sont des institutions
(école, Église, médias, famille, syndicat, parti politique) exerçant la domination de la classe au pouvoir et une influence sur les représentations intériorisées inconsciemment par les sujets. L’idéologie se matérialise par les discours et les rituels qui les accompagnent. Selon Althusser (1970) la dimension discursive de l’idéologie est donc fondamentale.
Foucault est lui à l’origine du concept de formations discursives Dans l’Archéologie du savoir (1969), il réfléchit aux rapports entre pratiques discursives et pratiques sociales, mais il ne le fait pas du tout en linguiste. Foucault mobilise un certain nombre d’éléments pour définir les formations discursives (les objets, les types d’énonciation, les concepts, les choix thématiques), et définit le discours comme « un ensemble d’énoncés en tant qu’ils relèvent de la même formation discursive » (Foucault, 1969 : 153). La relation entre énoncé et formation discursive passe par l’intermédiaire des « pratiques discursives, ensemble de règles anonymes, historiques, toujours déterminées dans le temps et l’espace qui ont défini à une époque donnée, et pour une aire sociale, économique, géographique ou linguistique donnée, les conditions d’exercice de la fonction énonciative » (Foucault, 1969 : 154).
Foucault introduit aussi la notion d’archives, non pas comme un ensemble de connaissances, ou de documents mais comme un système de règles et de pratiques :
J’appellerai archive, non pas la totalité des textes qui ont été conservés par une civilisation […] mais le jeu des règles qui déterminent dans une culture l’apparition et la disparition des énoncés, leur rémanence et leur effacement, leur existence paradoxale d’événements et de choses (Foucault, 1969 : 708).
Les thèses de Foucault ont stimulé le développement de la recherche en analyse du discours. Elles ont influencé particulièrement Pêcheux et plus récemment Maingueneau qui à la suite de Foucault et de Pêcheux, définit trois concepts de l’analyse du discours : la formation discursive qui est« un système de contraintes de bonne formation sémantique ; la surface discursive qui est l’ensemble des énoncés produits conformément à ce système, et enfin le discours
qui est la relation qui unit les deux concepts précédents, c’est-à-dire un ensemble virtuel, celui des énoncés productibles conformément aux contraintes de bonne formation discursive » (Maingueneau, 1984).
Jean Peytard résume, lui, d’une manière plus synthétique le projet de l’École Française d’Analyse du discours :
On emprunte prudemment les principes du structuralisme nord- américain (Harris) ; on s’inscrit dans une conception énonciative qui étudie la façon dont les locuteurs s’approprient la langue dans la communication, au travers des indices (ou marques formelles) de la personne, du temps, de l’aspect, des modalités (dans la ligne de Bally, Benveniste) ; on choisit des textes produits dans des cadres institutionnels contraignant fortement l’énonciation, et que l’on réunit en corpus, avec un penchant certain pour les textes d’archives et les discours politiques, de gauches de préférences ; on essaie alors d’articuler les faits de langues à l’histoire ou à l’histoire sociale, voire aux idéologies et au matérialisme dialectique. (Peytard et Moirand, 1992 : 42)
Dans ses fondements théoriques et pratiques, l’École française a considérablement influencé le développement théorique, thématique et méthodologique de ce domaine de recherche. Le mouvement social de mai 1968 et son arrière-plan de fermentation politique et intellectuelle a lui aussi influencé la réflexion scientifique.
2.2. – De l’analyse du discours aux analyses des discours
L’analyse du discours dite à la française n’est pas la seule à occuper le terrain scientifique et tout un courant important qui s’attache également à la question des rapports de domination et de l’idéologie s’est développé dans le monde anglo-saxon donnant naissance à ce qu’on appelle la Critical Discourse Analysis54.
En tant que champ de recherche étendue, l’analyse du discours connaît de nos jours un développement lié à la diversité des outils théoriques de référence, à celles des instruments utilisés et des objets analysés. Cette diversité entraîne du coup celle des recherches qui portent sur des objets discursifs variés ; d’où la naissance des analyses du discours. Le fait que l’analyse du discours se trouve à l’intersection des sciences humaines et sociales a permis de développer plusieurs méthodes de travail.
Face à cette abondance d’orientations, on peut suivre Maingueneau dans ses deux mises au point successives :
Les difficultés que l’on rencontre pour délimiter le champ de l’analyse du discours viennent pour une part d’une confusion fréquente entre l’analyse du discours et ces diverses disciplines du discours (analyse de la conversation, théories de l’argumentation, théorie de la communication, sociolinguistique, ethnologie,… la liste n’est pas exhaustive). Chacune étudie ce discours à travers un point de vue qui lui est propre. (Maingueneau, 1997 : 8)
Quand on parle d’analyse du discours, on ne peut ignorer que cette étiquette recouvre dans le monde entier des travaux d’inspiration très différente. On a beau multiplier les synthèses, les présentations, les mises au point, l’analyse du discours reste extrêmement diversifiée. […] On notera d’ailleurs que ses grands inspirateurs des années 60 ne sont que pour une part de linguistes. On y trouve aussi des anthropologues (Hymes, …), des sociologues (Garfinkel, Sacks, …), mais aussi des philosophes soucieux de linguistique (Pêcheux) ou non (Foucault). (Maingueneau, 2005 : 65).
On peut considérer le Dictionnaire d’analyse de discours de Charaudeau et Maingueneau (2002) comme une stabilisation des concepts principaux dans une perspective de rassemblement et de consensus. Il existe un autre ouvrage à caractère synthétique comparable mais plus apparenté à la défense d’un courant, celui de la praxématique développé à Montpellier et proposé en 2001 par Détrie Siblot et Vérine. L’analyse du discours, « explicitation du/des sens du discours
analysé, à l’aide d’outils qui permettent de le saisir et de le décrire dans sa matérialité » (Détrie et al., 2001 : 25) consiste selon les auteurs en
une analyse linguistique, articulée à la fois aux genres discursifs, aux formations discursives, aux situations concrètes de communication et aux pôles énonciatifs […] pren[ant] en charge des corpus larges et variés de discours authentiques, rapport[ant] ces derniers à leurs conditions sociohistoriques de production et de circulation, mett[ent] à jour leur idéologie sous-jacente. (Détrie et al., 2001 : 7-8)
Cette définition de l’analyse du discours, est une synthèse de Foucault (1969) qui met en avant l’importance des formations discursives et de Benveniste (1966) qui insiste sur les pôles énonciatifs. Il est important de situer cette conception de l’analyse du discours par rapport aux définitions proposées par d’autres auteurs, en soulignant en particulier le point de désaccord principal qui porte sur sa nature. En effet, des auteurs comme Teun Van Dijk plus proche de l’analyse de discours anglo-saxonne, propose de l’analyse du discours la définition suivante : l’étude de « l’usage réel du langage par des locuteurs réels dans des situations réelles », où l’on appréhende « le discours comme mode d’interaction dans des situations socioculturelles très complexes » (Van Dijk, 1985 : 2, cité par Maingueneau, 1997 : 12). Selon Maingueneau cette définition est trop large pour définir l’analyse du discours et elle correspondrait mieux à une linguistique du discours.
Maingueneau (1997) se propose donc d’établir une distinction entre l’analyse du discours et les disciplines du discours. Ainsi, à côté d’une analyse du discours portant sur « le dispositif d’énonciation qui lie une organisation textuelle et un lieu social déterminés » et qui considère le discours « comme activité rapportée à un genre, comme institution discursive » et où « les lieux n’y sont pas pensés indépendamment des énonciations qu’ils rendent possibles et qui les rendent possibles », il y aurait une série de disciplines du discours où « chaque discipline du discours étudie cet "usage réel" à travers un point de vue qui lui est propre », étant « gouvernée par un intérêt spécifique » et « focalisant son attention sur une dimension différente » même « si elle travaille sur les mêmes données langagières qu’une autre » (Maingueneau, 1997 : 12-13).
2.3. – Les dimensions du discours
Nous considérerons que tout discours se caractérise par certains aspects ou dimensions qui ont particulièrement mobilisé l’attention des chercheurs en analyse du discours en France. Recoupant en partie les caractéristiques du discours recensées par Maingueneau et évoquées précédemment, les dimensions lexicales, énonciatives et argumentatives, sont les principales, même si rien n’exclut d’identifier d’autres aussi importantes.
La dimension lexicale55 correspond à l’actualisation des stratégies discursives du locuteur dans le choix de certains items lexicaux dans l’ensemble des possibilités offertes par la langue. En d’autres termes, la dimension lexicale d’un discours est la sélection par le locuteur, tant au niveau paradigmatique que syntagmatique, d’un vocabulaire parmi le lexique. L’étude du vocabulaire d’un corpus et de son évolution diachronique, qui consiste à relever la présence ou l’absence, la fréquence absolue et relative des vocables dans chacune des parties du corpus et leur variation en fonction de l’auditoire, ainsi que des phénomènes de cooccurrence et de figements, etc., permet d’appréhender, de comprendre et d’expliquer la manière dont l’orateur – Paul Biya dans notre cas – met en activité la langue en vue de répondre à un ou des enjeux communication dans un contexte de production et de réception donné. D’où l’idée de stratégies discursives développées par un locuteur au niveau lexical.
La dimension énonciative56 correspond à tout ce qui dans le discours permet, comme le stipule Benveniste, « la mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel d’utilisation » (1966 : 80), à travers la mise en place par le locuteur d’un ensemble de références renvoyant à sa place et à sa subjectivité mais aussi à l’allocutaire. Plus concrètement, cette dimension peut être explorée à travers l’analyse des « marques » ou « traces énonciatives » qui sont « les unités linguistiques qui indiquent le renvoi de l’énoncé à son énonciation : pronoms personnels de première et de deuxième personne, désinences de verbes, adverbes de temps, adjectifs affectifs… » (Charaudeau et Maingueneau, 2002 : 230).
55 Cf. Maingueneau, « Mots » (1997 : 29-70). Voir aussi Polguère (2008).
Enfin, la dimension argumentative répond au besoin du locuteur d’orienter son discours afin de convaincre l’allocutaire, tout à la fois à travers « l’expression d’un point de vue » et « un mode spécifique d’organisation d’une constellation d’énoncés » (Charaudeau et Maingueneau, 2002 : 67). Elle peut être appréhendée à travers les effets et figures de styles, la construction textuelle des procédures de liaison, les enchaînements d’énoncé, les structures syntaxiques, la construction d’un ethos, la prise en compte des genres de discours… mais aussi le phénomène de figement et de stéréotypie, les cooccurrences, etc.
Bien entendu, ces trois dimensions ne sont ni exclusives ni autonomes et nous ne les distinguons que pour les besoins de l’analyse même si elles correspondent à des éléments du discours, concrets et attestés, ainsi qu’à des choix, réfléchis ou non, de la part du locuteur. En effet, dimensions lexicale et énonciative sont largement associées à travers certaines catégories lexicales plus « étroitement liée[s] aux appréciations de l’énonciateur » (Maingueneau, 1997 : 120) comme l’adjectif qualificatif, ou adjectif subjectif selon Kerbrat-Orecchioni (1980 : 94). Par ailleurs, la dimension argumentative ne peut pas se développer indépendamment de celle lexicale car, comme le souligne Amossy, « le discours argumentatif ne se réduit pas à une série d’opérations logiques et de processus de pensée. Il se construit à partir de la mise en œuvre des moyens qu’offre le langage au niveau de choix lexicaux qui comporte une orientation argumentative »57 (Amossy, 2000 : 23). Il en va de même par rapport à la dimension énonciative car tout discours « vise un auditoire et son déploiement ne peut se comprendre en dehors d’un rapport d’interlocution» (Amossy, 2000 : 23) et ne peut être dissocié de la situation de communication. Bien plus, un simple énoncé informatif peut être argumentatif car
Argumenter, cela revient à énoncer certaines propositions qu’on choisit de composer entre elles. Réciproquement, énoncer, cela revient à argumenter, du simple fait qu’on choisit de dire et d’avancer certains sens plutôt que d’autres.58
(Charaudeau et Maingueneau, 2002 : 67, citant Vignaux, 1981 : 91)
57 Nous soulignons. 58 Nous soulignons.
Ainsi, si vocabulaire, énonciation et argumentation, et leur analyse, sont intrinsèquement liés, il est tout à fait logique d’admettre que ces trois dimensions, qui sont autant de domaines d’études habituels pour l’analyse du discours, sont aussi des lieux d’inscription des stratégies discursives mobilisées par un locuteur.
C’est en ayant à l’esprit cet arrière-plan conceptuel que nous mettrons à profit des méthodes permettant l’exploration méthodique et systématique de ce logos. Logométrie parfois, lexicométrie ou textométrie d’autres fois, l’« instabilité », soulignée par Maingueneau, de la discipline analyse du discours n’a rien à envier à la multiplicité des dénominations servant à désigner ces méthodes que nous utiliserons : statistique textuelle, ou lexicale – et auparavant, statistique linguistique ou linguistique quantitative –, analyse (statistique) des données textuelles ou encore analyse du discours assistée par ordinateur… André Salem (1987) lui-même note, de façon quelque peu désabusée, que ceux dont la spécialité est l’étude du vocabulaire n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur le choix d’un syntagme pour désigner leur activité. Néanmoins, toutes ces dénominations concurrentes ne sont cependant pas synonymes, même si elles se recouvrent en plus ou moins grande partie59. Quoiqu’il en soit et quelle que soit la terminologie utilisée, nous présentons les grands traits du cadre méthodologique mobilisé.