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Nous sommes parvenus à consulter le bulletin de notes ainsi que le certificat de fin d’études d’un élève de l’école de l’AIU de Hamadan, Ali Akbar Ebrahim, pendant l’année scolaire 1909-1910505. Ce bulletin de notes nous permet de connaître les matières enseignées

durant la dernière année scolaire d’une école de l’Alliance Israélite en Iran :

Matières françaises Note Autres Matières Note

Lecture 13 Arithmétique 14

Grammaire 20 Comptabilité 10

Orthographe 08 Géographie 19

Composition 10 Histoire générale 10

Calligraphie 09 Histoire juive ---

Récitation 16 Sciences physique et

naturelle 15 Littérature --- Dessin 07 Langue hébraïque --- Langue persane 20 Langue arabe 20 Conduite excellent Classe 17 Rang sur 19 élèves

504Bulletin de l’Alliance Israélite, n°29, 1904, page 89.

505Carton 670, n° 297017239, Bulletin de notes d’un élève de l’école d’AIU, 1910, Centre des archives national, Téhéran.

La division entre matières françaises et non-françaises nous montre l’importance de l’enseignement de la langue française au sein des écoles de l’AIU. Le choix du français comme langue principale des écoles de l’AIU est expliqué ainsi par Narcisse Leven, un des fondateurs de l’AIU :

Le français est la langue de l’enseignement parce qu’elle est la plus répandue dans tout l’Orient, et, par là-même, la plus nécessaire de toutes les langues étrangères506.

L’enseignement du français prend une grande place dans le programme d’études des écoles de l’AIU en Iran. Ce qui déclenche une protestation de la part du ministère de l’Education iranien, qui insiste sur la priorité d’enseignement du persan, « la langue du pays », par rapport aux langues étrangères. A titre d’exemple, nous nous référons à une correspondance envoyée par le ministère de l’Education au ministère des Affaires étrangères en 1916 à propos du programme d’études de l’école de l’AIU à Kermanshah :

D’après le rapport du bureau de l’éducation de Kermanshah, l’école de l’Alliance Israélite de cette ville ne respecte aucunement la charte officielle pédagogique du ministère de l’Education du pays. Malgré toute l’insistance du bureau de l’éducation de Kermanshah à ce propos, cette école n’a pas exécuté le programme officiel de ministère de l’Education. Bien que trois cents étudiants iraniens fréquentent cette école, elle ne tient pas compte de la langue persane, et en aucun cas, elle n’accepte d’intégrer les formations proposées par le bureau de l’Education. Je vous prie notamment de traiter cette question sérieusement. Et par l’intermédiaire de l’honorable ambassade de la France en Iran, de forcer le directeur de cette école à obéir aux [règles] émises par le ministère de l’Education, pour que dans cette école, au moins, les leçons de persan ainsi que les leçons religieuses soient enseignés selon le programme officiel507.

Il existe aussi une autre lettre datée de l’année 1917 issue du ministère de l’Education iranien demandant à son représentant sur place de rappeler « aimablement » au directeur de l’école de l’AIU de cette ville de « prendre au sérieux » l’enseignement des langues persane et arabe dans son école508. La pression du ministère de l’Education sur l’ambassade de France à

Téhéran à l’égard du programme enseigné dans les écoles de l’AIU provoque, finalement, la

506Narcisse Leven, Cinquante ans d’histoire, l’Alliance Israélite Universelle (1860-1910), Paris, Félix Alcan, 1911, page 34.

507GH 1334-29-10 (41), Lettre du ministre de l’Éducation adressée au ministre des Affaires étrangères, 1916, Archives de Ministère des Affaires étrangères, Téhéran.

508Carton 664, n° 297036862 (2), Lettre de ministre de l’Éducation adressée au ministre des Affaires étrangères, 1917, Centre des archives nationales, Téhéran.

réaction de l’ambassadeur français. Le 31 mars 1920, Charles Eudes Bonin, ministre plénipotentiaire français à Téhéran, adresse une lettre au ministre des Affaires Etrangères iranien au sujet des programmes suivis à l’école de l’AIU d’Hamadan :

J’ai l’honneur d’accuser réception à votre Excellence de sa nouvelle lettre en date du 23 mars dernier, relative aux programmes suivis à l’école de l’Alliance Israélite d’Hamadan. Ainsi que je l’ai exposé verbalement le 10 mars à votre Excellence, je n’avais pas manqué, au reçu de sa première lettre du 25 janvier relative à la même question, de faire vérifier l’exactitude des griefs allégués contre l’école de l’Alliance Israélite d’Hamadan509.

Par cette lettre, il tente de convaincre son destinataire que le programme d’études de cet établissement ne différe pas du programme suivi dans les écoles primaires du gouvernement iranien. D’après cette lettre, le persan, la géographie générale, l’histoire et la géographie de l’Iran, les éléments d’histoire universelle, les leçons de choses, les sciences, le dessin et la gymnastique sont des matières enseignées dans cette école pendant l’année 1920. Nous ignorons toutefois à quelle année d’études ces matières sont relatives dans cet établissement. Il y est écrit que l’enseignement était « presque uniquement » en persan, « dans toutes les matières où la nationalité du personnel enseignant s’y prêta ». Bonin justifie ensuite le choix de l’enseignement du français au sein de cette école :

La seule caractéristique de l’école qui puisse la différencier des autres écoles persanes, est la part plus large donné à l’enseignement du français. Cet enseignement même est une spécialité et l’une des raisons d’être des écoles de l’Alliance Israélite, tout comme l’enseignement de l’anglais caractérise celui des écoles américaines auxquelles des observations à ce sujet n’ont jamais été faites à ma connaissance. J’ai trop souvent eu le plaisir de recueillir, depuis le début de ma mission en Perse, de nombreuse preuves de faveur avec laquelle le gouvernement impérial considérait la diffusion de la langue française pour qu’un instant l’on puisse reprocher à l’école d’Hamadan la part légitime qu’elle réserve à cet enseignement, et je ne doute pas que les explications ci-dessus sont de nature à donner satisfaction au ministère de l’Instruction publique, et à faire preuve de l’attention prise par son représentant d’Hamadan à l’égard de l’école de l’Alliance Israélite de cette ville qui ne cesse au contraire de se maintenir dans les meilleurs termes

509Gh 1338-30-28 (5), Lettre du ministre français adressée au ministre des Affaires étrangères, 1920, Archives du ministère des Affaires étrangères, Téhéran. Les citations suivant sont tirés de la même correspondance.

avec les représentants du gouvernement impérial, bien que l’on ne reçoive aucune subvention510.

Selon le rapport annuel de Néhoraye, le directeur de l’école des garçons à Hamadan, on enseigne les matières suivantes à l’école en 1924511:

Matières linguistiques Autres matières

Persan Géographie

Français Physique

Hébreu Politique d’Iran

Arabe Comptabilité

Anglais Histoire de l’Iran

Histoire sainte Histoire post-biblique

Le tableau ci-dessus montre bien que l’école en question est obligée de changer son programme selon le requête du ministère d’éducation iranien. Outre cette insistance du gouvernement iranien pour que soit portée plus d’attention à l’enseignement du persan, comme étant la langue du pays, et l’enseignement de l’arabe comme étant la langue de la religion d’Etat, les écoles de l’AIU doivent faire face aux juifs traditionalistes. Dès le début de sa création, les enseignants des écoles de l’AIU s’engagent à établir un enseignement sur le modèle français. Or cette attention particulière au français provoque l’opposition de certains parents qui reprochent aux écoles de l’AIU de ne pas apprendre, suffisamment la langue et la culture hébraïque, ainsi que celles du pays. La création d’une organisation sioniste en Iran en 1917 est un autre facteur qui pousse les écoles de l’AIU vers un changement de méthode d’enseignement. Le journal officiel de l’organisation sioniste en Iran, Ha-Geoulah, critique les écoles de l’AIU et ceux qui en sortent, « car ces diplômés ne connaissent suffisamment ni le persan pour perpétuer le travail de leurs pères, ni le français pour exercer de nouveaux métiers »512.

510gh 1339-30-14 (10), lettre du ministre français adressée au ministre des Affaires étrangères, 1920, Archives du ministère des Affaires étrangères,Téhérran.

511 Rapport sur l’école d’AIU, 1924, Centre des archives nationales, Téhéran.

La politique de « nationalisation des écoles » et d’« unification du programme scolaire » est strictement mise à place avec l’arrivée au pouvoir de Reza Shah Pahlavi en 1925 : le persan est introduit comme la première langue d’enseignement dans toutes les écoles du pays, y compris les écoles étrangères. En ce qui concerne les écoles de l’Alliance Israélite Universelle, elles continuent de fonctionner en vertu du système des « écoles nationales Ittehad »513, et respectent les nouvelles règles émises par le ministère de l’Éducation.

Les écoles de l’AIU participent donc largement à la diffusion du français en Iran. La langue d’enseignement est néanmoins un enjeu important pour les autorités, tant iraniennes que françaises, ces dernières comprenant que par le biais de ces écoles se joue une partie de son influence culturelle et politique de la France dans le pays. C’est pour couper court à cela qu’est entreprise la politique de « nationalisation des écoles » de 1925.