Sous la dynastie des Qâdjârs, les minorités religieuses sont sous la coupe du pouvoir religieux dominant, à savoir le clergé chiite. En ce qui concerne les juifs au cours de règne des premiers Qâdjârs, leur condition sociale et politique est désastreuse, ce qui n’était pas nécessairement le cas d’autres minorités463. En raison de la faiblesse du pouvoir de l’Etat
central, la minorité juive se trouvait entièrement à la merci des autorités religieuses. Gaspard Drouville, qui voyage en Iran en 1812-1813, nous informe du traitement différencié que reçoivent les juifs iraniens par rapport aux chrétiens.
Les Persans vivent en assez bons voisins avec tous les chrétiens […]. Tandis qu’ils ont pour les juifs un mépris extraordinaire et qui semble être une à la suite de l’anathème prononcé sur cette race malheureuse et si souvent coupable464.
Dans certains cas, les juifs harcelés finissent par l’immigrer ou se convertir. À titre d’exemple on peut se référer aux rapports d’espions britanniques de l’année 1876 :
Haj Mirza Sadegh Khan, l’intendant de la communauté juive, ordonna de punir un juif qui vendait clandestinement du vin. A cause de ce harcèlement le juif se convertit à l’islam465.
Par contraste avec ce mépris ambiant, Claude Anet, voyageur français, dresse le tableau de la cérémonie de conversion d’un juif à Hamadan, ville où habitait un grand nombre de juifs466, et des honneurs que recevait le nouveau converti :
463 Ainsi les différentes communautés chrétiennes, quant à elles, bénéficiaient de la protection des gouvernements européens. Ces derniers tentaient en effet d’intégrer des dispositions en faveur des chrétiens d’Iran dans les traités négociés avec le gouvernement iranien.
464Gaspard Drouville, Voyage en Perse, fait en 1812 et 1813, Paris, Libraire nationale et étrangère, 1825, page 112.
465Ali Akbar Saeidi Sirjani, Vaghaye-e ettefaghieh, les rapports des rapporteurs occultes anglais dans les régions du sude de l’Iran (Majmoue gozareshhay khofieh nevisan-e englis dar welayat-e jonoub-e Iran, az sal-e 1291 ta 1322), Téhéran, Novin,1983, page 50.
L’abjuration d’un Israélite devient l’objet d’une fête publique. Le Néophyte doit d’abord se purifier par des ablutions, puis, revêtu d’habits somptueux, il est conduit solennellement à la mosquée, où l’Alkound [mulla] lui impose un nom. Ainsi régénéré, il monte un cheval superbement harnaché, et fait une tournée triomphale par toute la ville, précédé de musiciens et suivi d’une foule immense qui le salue de ses acclamations, en lui offrant des cadeaux467.
Mais la conversion ne mettait pas fin à leur souffrance : les convertis n’étaient en effet pas considérés comme des leurs par bien des musulmans. Abdo-Allah Mostoufi, membre de la cour des Qâdjârs, se réfère dans son autobiographie à ce vers du poète du XIIIe siècle Saadi, afin de justifier son mépris des juifs convertis : « Ne crois pas qu’un juif devient noble, même s’il martèle avec de l’or une porte en argent »468. Ce même vers fut également cité par un
médecin musulman afin de discréditer un médecin juif converti qui avait reçu le titre de
Sharif-ol Ateba, « le noble des médecins ».
A l’époque des Qâdjârs, les juifs ne disposent pas d’une liberté de travail, ni du choix de leur métier, puisque la plupart des professions leur sont interdites. La communauté juive est donc astreinte à certains métiers tels que « colporteurs, porteurs, tisserands »469.
Une anecdote également rapportée par Abdo-Allah Mostoufi nous montre à quel point les juifs étaient humiliés, méprisés, et en proie aux vexations :
Haj Ali Akbar khan Farash khalvat [chambellan de la cour] possédait une écurie dans laquelle il y avait beaucoup de puces. Pour les faire sortir de l’écurie, il mit un tapis usé au fond de l’écurie et dès qu’il aperçut un colporteur juif, il lui dit « J’ai un tapis à vendre, va le chercher au fond de l’écurie ». Le colporteur sortit le tapis, et l’étala dans la rue pour en négocier le prix avec Haj Ali Akbar. Mais après bien des négociations, ce dernier dit qu’il refusait de vendre son tapis, et le juif dut le remettre à sa place. Haj Ali Akbar répéta la chose avec une dizaine des colporteurs juifs qui passèrent pendant la journée, et grâce à cette astuce, il nettoya son écurie des puces qui étaient collées au tapis470.
Les dirigeants du comité central d’AIU tentent de faire sortir leurs coreligionnaires de cette mauvaise situation. La première apparition de l’Alliance Israélite Universelle en Iran date de l’année 1870, alors que le pays est frappé par une terrible famine, et que l’association 466 Hamadan, où se trouvent les mausolées réputés d’Esther et de Mardochée, est un haut-lieu de pèlerinage juif. 467Anet Claude, Feuilles persanes, Paris, B. Grasset, 1924, page 232.
468 Abdo-allah Mostoufi, Ma autobiographie ( Sharhe zendeganie man), tome I, Téhéran, zawwar, 1981, page 164.
469Ghahraman Mirza Ein ol-Saltaneh, Mémoires de Ein-ol Saltaneh (Rouznameh-e khaterat-e Ein-ol Saltaneh), tome II, Téhéran, Asatir, 1995, page 4968.
envoie des secours aux juifs touchés471. A partir de là, l’AIU cherche un moyen d’ouvrir des
écoles en Iran. Ce n’est pas chose facile au sein d’un pays où l’introduction d’un système éducatif moderne représente un phénomène nouveau, y compris pour la couche des musulmans aisés. Aussi l’AIU doit-elle faire face à différents problèmes, en premier lieu celui d’obtenir l’accord officiel de l’administration.
C’est en 1873, lors d’un voyage de Naser al-Din Shah en Europe, que l’opportunité se présente aux représentants de l’AIU. Ces derniers remettent au Shah une pétition dans laquelle ils demandent la cessation des persécutions envers les juifs iraniens, ainsi que l’autorisation de créer des écoles de l’Alliance dans le pays. On dispose d’une description de cette audience grâce au compte-rendu préservé du voyage de Naser al-Din Shah :
J’ai reçu en audience M. Crémieux : c’est un député français, un juif, qui a toujours été opposé à Napoléon III, et un orateur extraordinaire […]. J’ai également reçu le célèbre Rothschild [le baron Gustave de Rothschild] en audience : c’est aussi un juif célèbre et il possède une fortune considérable. Nous avons eu un entretien. Il soutient beaucoup ses coreligionnaires et parlait au nom des juifs d’Iran, demandant qu’on assure leur tranquillité. Je lui ai dit : « J’ai entendu dire que vous-même et vos frères, vous possédiez une fortune de mille korûr [devise iranienne de l’époque]. Je considère que pour vous, la meilleure chose à faire serait de donner cinquante korûr à une nation, grande ou petite, pour lui acheter un territoire afin d’y rassembler tous les Juifs du monde entier, dont vous seriez les chefs. Vous les conduiriez ainsi en paix et vous ne seriez plus errants ni dispersés […]. » Je l’ai assuré que je protégerai tous les étrangers qui habitent en Iran472.
Les mots employés par le Shah sont remarquables : les juifs iraniens sont considérés par lui comme « étrangers », ce qui en dit long sur la manière dont la société iranienne d’alors perçoit la communauté juive du pays. Il n’en reste pas moins que cela équivaut à une autorisation de fonder des écoles en Iran, et c’est là pour les fondateurs de l’AIU un succès notable. À la suite de cette autorisation, ils s’appliquent à passer un accord avec Moshir ol- Dowle, le chancelier de Shah, qui l’accompagnait en Europe. Selon cet accord, le gouvernement iranien s’engage à soutenir les juifs et les autorisait à créer une école pour laquelle le comité central d’AIU doit choisir un directeur ; au gouvernement iranien de déterminer l’emplacement de cette école. Le gouvernement permet également à trois jeunes
471 Gérard Israel, L’Alliance Israélite Universelle, 1860-1960, Paris, Alliance Israélite Universelle, 1960, page 59.
472Naser al-din Shah Qâjâr, Journal de voyage en Europe (1873) du Chah de Perse, traduit par Bernadette Salesse, Paris, Sindbad, 2000, pages 194-195.
juifs iraniens, âgés de treize à quinze ans, de partir en France pour y faire leurs études473.
Différents rapports d’espions anglais dans la région du Fars dans les années 1881-1882 nous montrent que les juifs furent « un peu moins dérangés » par les religieux, et davantage protégés par le gouvernement à la suite de cet accord474.
Pourtant, il faut presque trente ans de négociations et d’échanges de correspondances pour que l’AIU installe sa première école à Téhéran. Ce n’est qu’en 1898 que Mozafar al-Din Shah accorde son soutien moral et financier à cette école. C’est ainsi qu’il traite la question de création d’une école par l’AIU à Téhéran, dans une lettre adressée au Ministre des Affaires étrangères :
J’ai appris avec satisfaction qu’un certain nombre d’israélites désirant procurer à leurs enfants l’instruction qu’ils ne peuvent acquérir dans d’autres écoles, puisqu’elles leur sont fermées, ont résolu de recueillir quelques dons et d’ouvrir un établissement scolaire où les enfants pauvres et les orphelins apprendront à bénir mon nom selon les principes de la loi de Moïse, à prier pour moi et mon royaume. Je considère les israélites comme mes sujets fidèles et l’école qu’ils veulent fonder pour donner de l’instruction à une partie de mes sujets est utile et profitable à tout le royaume. C’est pourquoi j’ordonne à Nezam ol- Soltan qu’il remette pour cette œuvre une subvention de deux cents tomans475.
On peut noter l’évolution qui s’est faite en vingt-huit ans entre Nasr al-Din Shah et son successeur : d’étrangers, les juifs d’Iran sont devenus « sujets fidèles », et le lobbying de l’AIU n’est sûrement pas étranger à ce changement de perception.
Le comité central de l’Alliance choisit Josèphe Cazès, ancien directeur de l’école de l’AIU de Beyrouth, pour diriger la première école de Téhéran, et il arrive en juin 1898. Dès le début, le directeur de l’école se rend compte de la difficulté de sa mission : il doit faire face aux musulmans traditionalistes d’un côté, et aux rabbins iraniens orthodoxes de l’autre. D’autant que sa tâche ne se limite pas à alphabétiser les enfants juifs, mais est également « d’assurer la sécurité de la population juive »476. En effet, la perception des juifs n’a pas
évolué à la même vitesse dans les hautes sphères du pouvoir et au sein de la population iranienne, et les juifs demeurent l’objet de vexations quotidiennes.
473 Homa Nategh, Bulletin culturel des Européens en Iran (Karnameh farhangie farangi dar Iran), Paris, Khavaran, 1996, page 117.
474Saeidi Sirjani, op.cit., pages 140 et 157. 475 Israel, op.cit., page 60.
476Isaac Barmaimon, « Aspect de la vie juive en Iran entre 1900 et 1920 », Les cahiers de l’Alliance Israélite Universelle, n°82.
On peut donner un aperçu de la vie des juifs de Téhéran en 1897-1899 à travers les anecdotes compilées dans les mémoires d’Abd ol-Hossein Khan Malek ol-Movarekhin, ainsi que les bulletins de l’AIU. On peut ainsi comparer la façon dont sont traités les juifs téhéranais l’année précédent l’inauguration de première école de l’AIU avec l’année suivante. En mai 1897, la communauté juive de Téhéran doit affronter une situation très difficile : certains mulla de Téhéran excitent le peuple contre les juifs sous prétexte qu’un juif avait bu l’eau du Saghakhaneh477. Le quartier juif est pillé par des traditionalistes, et les ulémas,
profitant de la situation causée, imposent aux juifs de coudre de fils rouges le mot aghiar478
sur leurs habits, pour qu’ils soient reconnus des musulmans479. Les juifs protestent auprès du
gouvernement, mais ce dernier, incapable de faire face aux ulémas, ne fit que remplacer cette étoffe par une médaille argentée portant l’inscription mousaei, « juif ». Dans les renseignements qu’il adresse au comité central de l’AIU, Josèphe Cazès décrit ainsi les habits des juifs de Téhéran :
Le costume que portent les israélites est tout à fait spécial ; il expose nos coreligionnaires à être immédiatement reconnus et souvent maltraités par les musulmans480.
En 1898, l’année de la création de la première école de l’AIU, la situation des juifs s’améliore quelque peu. Mais une nouvelle mésaventure survient dès l’année suivante : le 31mai 1899 les marchands de tissu musulmans du bazar de Téhéran ferment leurs magasins en guise de protestation contre les merciers juifs qui « faisaient stagner leurs prix »481. En
effet les marchands juifs « se contentaient d’un petit bénéfice »482, et leur prix bas attirait la
clientèle. Qui plus est leurs épouses démarchaient les clients à domicile, vendaient à bon marché voire à crédit. Les marchands musulmans contrariés portent plainte auprès du chancelier huit jours après la fermeture de leurs magasins. Ils veulent que les juifs, comme précédemment, travaillent comme fripiers, et qu’il soit interdit à leurs femmes de se rendre au domicile des musulmans pour y faire commerce483. Le directeur de l’école de l’AIU tente bien
de négocier avec le ministre des Affaires étrangères en faveur des marchands juifs. Mais le
477Sagha-khaneh, littéralement « Maison où l’on offre de l’eau », est un endroit respecté par les chiites. Les gens s’y rendent pour placer un cadenas sur la porte du Saghakhaneh en faisant un vœu, et ne les ouvrent que lorsque leurs vœux se sont réalisés.
478 Un mot d’origine arabe signifiant « étranger ». Selon Malek-ol Movarekhin, l’imposition de d’utilisation de cette rouelle aux Juifs en Iran est faite la première fois à Hamadan sur ordre de Mirza Abd-ollah Mojtahed Hamadani.
479 Abd-ol Hossein Khan Malek-ol Movarekhin, Merat-ol vaghaye mozafari, tome I, Téhéran, Kasra, 2007, page 60.
480Bulletin de l’Alliance Israélite Universelle, n° 23, 1898, page 64. 481Abd-ol Hossein khan Malek-ol Movarekhin, Op.cit., page 390. 482Bulletin de l’Alliance Israélite Universelle, 1899, n°24, page 59. 483Abd-ol Hossein khan Malek-ol Movarekhin, op.cit. , page 392.
gouvernement iranien « entra dans la voie fatale des concessions aux exigences populaires »484.
Encouragés par certains mulla traditionalistes, les marchands musulmans se rendent au marché afin d’obliger les autres marchands et commerçants à fermer leurs magasins pour aller se réunir à la mosquée du Shah. Le gouvernement, craignant l’action brutale de voyous qui attendent toujours une telle situation pour attaquer le quartier juif, envoie des soldats pour faire garder le quartier juif. C’est le 8 juin que le Shah finit par intervenir en personne. Il télégraphie ainsi à certains ulémas en lien avec les marchands de tissu : « La question des juifs est une question nationale. Faites comme vous le jugez approprié ».
Les ulémas connaissant leur influence énorme sur la masse, profitent bien du pouvoir qui leur est confié : si les marchandes voulaient seulement la fermeture des magasins juifs dans le bazar, les mullas mettent en cause la présence même des juifs au sein de la société. Ils leurs imposent les règles suivantes :
- interdiction aux juifs de vendre leurs maisons pour aller s’installer dans les faubourgs ; - défense pour les femmes juives d’aller vendre leurs marchandises chez les musulmans ; - obligation pour tous les juifs de porter un morceau de tissu rouge sur la poitrine pour qu’ils soient reconnus et distingués des autres ;
- défense aux juifs de quitter leurs maisons pendant les jours pluvieux pour qu’ils ne salissent pas les « purs »485.
Même si le Shah n’autorise pas l’application de la totalité de ces règles humiliantes, il ordonne d’imposer aux israélites le port de la rouelle, de raser leurs papillotes, et de limiter leur commerce au quartier juif. Le directeur de l’école de l’AIU déclare au gouvernement qu’il est inconcevable que les juifs acceptent ces concessions humiliantes, et que « chacun est libre de s’habiller à sa guise ». Les marchants juifs, à leur tour, demandent le secours de Mirza Hasan Ashtiani, « un prêtre [mulla] influent qui voulut bien faire une déclaration en faveur des israélites. » C’est après l’intervention de ce mujtahid que les juifs furent « tranquilles »486. Eugène Aubin décrit ainsi la situation améliorée des juifs d’Ispahan en 1905 :
484Bulletin de l’Alliance Israélite Universelle, 1899, n°24, page 6. 485 Abd-ol Hossein khan Malek-ol Movarekhin, op.cit., Page 394. 486Bulletin de l’Alliance Israélite Universelle, 1899, n°24, page 61.
La plupart des avanies antérieurement faites aux juifs sont maintenant choses du passé. Il n’est plus question de rouelle ; les juifs s’habillent comme les autres Persans. […] Les gouverneurs s’emploient de leur mieux à réprimer les violences contre les juifs487.
A l’arrivée des agents de l’AIU en Iran, la situation des juifs en Iran est donc difficile, même si elle est en train d’évoluer avec, bon an, mal an, le concours des autorités, politiques et parfois donc religieuses. Mais il semblerait que l’intérêt porté de l’extérieur aux juifs iraniens ait pu pousser ces derniers à ne plus supporter passivement les humiliations, et à protester auprès des dites autorités : c’est là sans doute un des premiers effets sur la communauté juive d’Iran de l’arrivée des agents de l’AIU dans le pays.