DES ENFANTS
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A DENTELLEPrésente dans la principauté depuis la seconde moitié du XVIIe siècle, la dentellerie se concentre, vers 1800, dans les juridictions du Val-de-Travers et de Travers, ainsi que dans les quatre mairies des Montagnes. Ces deux zones, avec les juridictions de Rochefort, de La Brévine et des Verrières, regroupent environ 96% des « denteleuses » signalées dans les recensements annuels de la fin du XVIIIe siècle, le solde se ventilant à parts égales entre le Val- de-Ruz et le reste du pays.89 A la fin du siècle, les zones dynamiques sont constituées par les
89 Le Locle, La Chaux-de-Fonds, La Sagne, Les Brenets et Rochefort : 41% env. ; Val-de-Travers et Travers :
41% env. ; La Brévine et Les Verrières : 14% env. Il y aurait, en moyenne, 3'515 « denteleuses » dans la principauté en 1780-1784 et 4'797 en 1802-1806. Source : HPN II, p. 202.
marges du Val-de-Travers, qui conserve son importance antérieure, alors que la dentelle est en régression nette dans les quatre mairies des Montagnes et au Val-de-Ruz.90
Notre source recoupe bien cette géographie : la dentelle est mentionnée dans les Montagnes et au Val-de-Travers91, partiellement au Val-de-Ruz92 et très marginalement sur le Littoral.93
TABLEAU N° 15 : DENTELLE : GAINS JOURNALIERS
Ouvrière en dentelles «qui a du talent» Fleurier 16-18 bz «Dentelles» : adulte Couvet 10-14 bz
«Les feseuses de dentelles» Les Ponts 5 bz «outre leur nourriture, logement et habillement» «Tant femmes que filles» Bevaix 7-9 bz
«Une ouvrière en dentelles» Fleurier 7 bz «Les femmes» Les Brenets 6 bz «Dans la dentelle» : adultes St-Aubin 6 bz
«Ouvrières en dentelle» Savagnier 5¼ bz «tant pour le salaire que pour l’entretien» «Les faiseuses de dentelles qui ont
passé l’âge de 15 ans»
Locle 3-9 bz «Les denteleuses» Chx.-de-Fonds 4-6 bz «Dentelles» : vieillard Couvet 4-5 bz
«Personnes d'un âge avancé» Chx.-du-Milieu 2 bz « au plus » «Dentelles» : enfant de 12 ans Couvet 4-6 bz
Les filles de 12 à 14 ans Les Brenets 3-3½ bz «Un enfant» Fleurier 2-3 bz «Dans la dentelle» : enfants St-Aubin 2 bz «Enfans de 8 à 12 ans soignés» Locle 1½-2½ bz «Les enfans de 8 à 12 ans» Chx.-du-Milieu 2 bz
Enfants 7-12 ans Les Brenets ~1 bz (7 bz/sem.)
Comme pour l’horlogerie, le gain journalier d’un adulte varie considérablement : il s’étale entre 4-6 bz à La Chaux-de-Fonds et 14, voire 18 bz au Val-de-Travers. Ici aussi, le « talent » de l’ouvrière est souvent présenté comme déterminant : le chiffre, élevé, des Ponts est avancé en « suposant toujours quelque talent et quelqu’habileté à ceux qui travaillent », le pasteur de Bevaix donne une estimation de 7 à 9 bz « suivant l’habileté qu’elles ont », et à La Chaux-du- Milieu, ce sont les enfants « un peu heureusement nés » qui peuvent gagner 2 bz par jour. De plus, « métier de luxe » comme l’horlogerie, la dentelle dépend aussi « du plus ou du moins d’écoulement » des ouvrages.94
Les salaires, par ailleurs, varient selon la zone considérée. Pour les régions où la dentelle est en régression, les gains mentionnés se situent entre 4 et 6 bz, alors qu’au Val-de-Travers et dans la juridiction de Rochefort, où la dentelle progresse à la fin du XVIIIe siècle, ils varient
90 Ibid. De 1780-1784 à 1802-1806, la part des Verrières, de La Brévine, de Travers et de Rochefort passe de 28
à 38% du total des « faiseuses de dentelles », le Val-de-Travers reste à 29%, alors que Le Locle, La Chaux-de- Fonds, Les Brenets, La Sagne et le Val-de-Ruz chutent de 40 à 30%.
91 Les Brenets, La Chaux-de-Fonds, La Sagne, Le Locle, La Chaux-du-Milieu, Les Ponts, Couvet et Fleurier. 92
La présence de « faiseuses de dentelles » est mentionnée à Cernier, Coffrane et Savagnier, ainsi que, avec des réserves, à Fontaines, où « il y a (…) quelques (...) feseuse de dentelles », et à St-Martin, où il n’y a que « très peu » de jeunes gens travaillant « aux dentelles ». Leur absence est explicitement mentionnée à Fenin, où « il se fait peu ou point de dentelles », et à Lignières, où il n’y « point de faiseuse de dentelles, si ce n'est une jeune fille de 12 ans qui n'en fera pas métier ».
93 Il y aurait neuf « denteleuses » à Bevaix, quelques-unes aussi à St-Aubin ( « quant aux métiers de femmes,
excepté l'horlogerie, aucun de ceux qui sont pratiqués dans le reste du pays n'y est inconnu ») et à Vaumarcus (« je ne connois que deux femmes qui fassent de la dentelle »). Ailleurs, la question n’est pas même abordée, sinon à Boudry : « Ce n'est pas ici le district de l'horlogerie et des dentelles. »
94
Cf. aussi les mentions suivantes, déjà citées : « Il est au reste assez difficile de déterminer le terme moyen du profit que peuvent faire les horlogers et les faiseuses de dentelles (…). » (Les Brenets) ; « Dans l'horlogerie et dans les dentelles, par exemple, il est des ouvriers à talent qui peuvent gagner 3 ou 4 fois plus que d'autres. » (Les Ponts).
entre 7 et 10 bz. La source, certes, ne permet pas de déterminer la nature du lien entre les deux phénomènes : y a-t-il régression là où les salaires sont bas ou est-ce le contraire ? A tout le moins, la coïncidence est frappante : dans les quatre mairies des Montagnes, comme au Val- de-Ruz dans une moindre mesure, le revenu que peut offrir cette activité est très nettement inférieur à celui de l’horlogerie, alors que le rapport est moins net dans les zones de dynamisme dentelier. Dans ces dernières, deux à trois jours de travail par semaine suffisent à nourrir une personne, alors qu’il en faut quatre à cinq aux Brenets ou à La Chaux-de-Fonds. De la même façon, les « feseuses de dentelles » gagnent aux Ponts 5 bz par jour « outre leur nourriture, logement et habillement » : c’est environ le gain journalier « tant pour le salaire que pour l’entretien » des « ouvrières en dentelles » à Savagnier. A La Chaux-de-Fonds, « les denteleuses » gagnent autant qu’un enfant de 12 ans ou qu’un vieillard à Couvet (4-6 bz). Au Locle, où l’évaluation est très large, 9 bz par jour représente un maximum :
« Les faiseuses de dentelles qui ont passé l'âge de 15 ans peuvent gagner suivant leur âge et leur talent de 3 à 9 batz par jour : quelques-unes peuvent gagner davantage mais c'est extrêment rare. »
Nécessitant un savoir-faire moindre que l’horlogerie, faisant, à tout le moins, l’économie du détour par un apprentissage formel, la dentelle est exercée par les enfants, les femmes et les vieillards. Contrairement à l’horlogerie, qui « occupe principalement les hommes », même si « quelques femmes y travaillent », « la dentelle est l’occupation des femmes et des enfans » (Les Brenets). « Branche d’industrie » au même titre que l’horlogerie, elle conserve plus nettement une fonction d’appoint du revenu du chef de famille : même si les données font ici défaut, le fait même qu’il ne s’agisse pas d’un métier masculin en dit le statut secondaire, tout comme les revenus que l’on en peut obtenir. Les enfants, y compris parfois les garçons, y sont occupés occasionnellement jusqu’à l’âge de douze ans environ, âge auquel ils entrent, les garçons, au moins, en apprentissage. Cette différenciation de genre vers l’âge de douze ans est attestée, par exemple aux Brenets :
« On occupe les enfans à la dentelle. Dès l'âge de 7 ans jusqu'à 12, ils peuvent gagner 7 batz par semaine. Les filles de 12 à 14 ans gagnent 3 batz à deux piécettes par jour, et les
femmes 6 batz (terme moyen). » (nous soulignons)
Il en va de même au Locle : au-dessus de l’âge de quinze ans, qui marque la première communion et/ou la fin d’un apprentissage, il n’est plus question que de « faiseuses de dentelles ». Avant douze ans, par contre, la différenciation de genre est moins stricte :
« Les enfans de 8 à 12 ans soignés soit filles ou garçons (mais il y a bien peu de garçons) peuvent gagner de 6 à 10 creutzer par jour à la dentelle. C'est à l'âge de 10 à 12 ans qu'on place ces enfans en apprentissage pour les diverses branches de l'horlogerie (…). »
A Couvet, par contre, la différenciation est plus précoce, et la pratique de l’apprentissage est réservée aux garçons. La commune assiste
« 39 enfans de l'un et l'autre sexe qui sont ches leurs parens et qu'on y fait travailler, les garçons à ce qu'ils sont propres et les filles à la dentelles, au moins celles qui sont en âge ; mais je dois ajouter qu'à l'âge de 13 à 14 ans, les garçons sont placés en aprentissage pour le métier qui leur convient, et que la chambre cesse d'assister les filles à l'âge de 10 ans si elles jouissent de la santé et ont père et mère, puisqu'alors elles doivent être en état de se passer de secours en travaillant à la dentelle. »
Depuis l’âge de huit ans jusqu’à une éventuelle entrée en apprentissage à l’âge de douze ans, le travail des enfants, à la dentelle ou à de petits travaux d’horlogerie, a une fonction d’appoint du revenu familial :
« Jusqu'à l'âge de 12 ans on ne peut pas tirer grand chose des enfans ; plusieurs font de la dentelle, surtout les filles ; on occupe les garçons à l'horlogerie (…). Depuis l'âge de 12 ans jusqu'à 16 ou 17 ans on les met en apprentissage (…). » (Les Ponts) « Les enfans de 8 à 12 ans un peu heureusement nés peuvent gagner batz 4 par jour aux premières [chaînettes de montres] et batz 2 à dentelle. » (La Chaux-du-Milieu)
A l’autre bout de l’échelle des âges, faire de la dentelle ou filer constitue pour les vieillards une petite source de revenus. Sur les douze « viellards et imbéciles » assistés à Couvet, seuls trois ne sont pas « hors d’état de travailler » : il s’agit de « 3 vieilles femmes qui s'occupent, soit à laver les lessives, soit à la dentelle ou à filler ». A La Chaux-du-Milieu, il en va de même :
« Quand aux personnes d'un âge avancé, elles ne peuvent s'occuper qu'à la dentelle qui leur vaut, au plus, batz 2 par jour, ou à la filature qui ne leur en rapporteroit qu'un. »
Organisée sur le mode de la manufacture dispersée95, la dentelle est perçue comme une activité à temps partiel et peu rémunératrice : dire d’une femme qu’elle n’a pour vivre que le produit de son travail à la dentelle équivaut, dans le discours, à dire sa pauvreté, à justifier son besoin d’aide. Ainsi, en 1781, le pasteur de La Chaux-de-Fonds expose la situation de deux mères d’enfants illégitimes assistés par l’Etat.96 Charlotte Perret-Gentil, âgée de 29 ans, mère de jumeaux de quatre ans, a besoin de secours :
« Elle n'a d'industrie que celle de faire quelques dentelles dans les intervalles que lui laissent les soins qu'elle partage entre ses dits enfans et une mère infirme, souvent allitée et depuis très longtems à la charge de la chambre de charité. »
Il en va de même de Marianne Dubois, mère d’un garçon âgé de six ans. Jeune, chargée de sa « mère âgée, infirme », elle est
« sans autre ressource que la dentelle, aujourd'hui l'un des plus chétives, et quelques journées de lessiveuse, quand son grand éloignement du village n'empêche pas qu'elle n'y soit employée. »
En 1787, aux Verrières, la situation de Susanne-Marguerite Barbezat est comparable : elle a deux enfants illégitimes
« et rien pour subvenir à leurs besoins, que le travail de ses doigts à la dentelle. Les enfans vont mendier aux portes par tems, par autre il se peut que sa fille fait quelque peu de dentelle, elle est conséquemment susceptible d'assistance de la part du gouvernement (…). »97
Un autre exemple, en 1808, révèle la même réalité : s’étant enfuie de chez ses parents domiciliés à Tramelan, une fille de treize ou quatorze ans s’est réfugiée « chez un nommé Daniel-Henri Coulin à Couvet où elle est encore et travaille à la dentelle ». Coulin l’envoie de
95
Cf. les travaux de Sylvia ROBERT (n. 77). Cf. aussi l’affaire suivante : en mars 1790, un nommé Hannig, originaire de Silésie, meurt à La Chaux-de-Fonds en laissant quatre enfants en bas âge que Neuchâtel ne parvient pas à expulser vers leur pays d’origine. Le cas donne lieu à une correspondance avec la cour, qui suggère que ces enfants soient « employés dans quelque fabrique de ce pays pour y gagner leur vie », qu’ils soient « placés dans une fabrique de dentelles pour y gagner en partie leur subsistance ». Le Conseil d’Etat répond à sa majesté « que nous n'avons dans cet Etat aucune manufacture de dentelles, ce qui fera que les enfants Hannig demeureront encore longtemps à la charge de la caisse des charités ». MCE 135, 11 avril 1791, p. 271 et 25 avril 1791, p. 307-308.
96AEN, Série Assistance 4/IV : Lettre du pasteur de La Chaux-de-Fonds Bergeon, 3 janvier 1781. 97
temps à autre mendier, en prétextant « qu’étant fort pauvre lui-même il ne pouvait entretenir cette fille (…) qui ne gagne pas sur son cousin douze batz par semaine ».98
Même si, dans les cas qui précèdent, la dentelle apparaît comme une activité complémentaire, peu lucrative et exercée essentiellement par des femmes et des enfants, il faut reconnaître que notre source ne permet pas d’évaluer l’importance respective des « dentellières professionnelles » et de « celles qui ne l’étaient qu’occasionnellement », « aux moments perdus, à la veillée et surtout en hiver ».99 Néanmoins, la fonction du revenu ainsi acquis est claire : pratiquée par les enfants ou par l’épouse, la dentelle complète le revenu familial.