Chiffrer le minimum vital en y incluant la nourriture, les habits et le loyer est moins aisé. Les données varient, par adulte par année, entre environ 150 et 200 £. Pour un ménage de quatre personnes, la dépense annuelle se situe entre 483 et 642 £ et est, en moyenne, de 543 £.62
TABLEAU N° 8 : LE MINIMUM VITAL À NEUCHÂTEL EN 1802/3 (EN £ PAR ANNÉE) : ENTRETIEN COMPLET63
Cortaillod Un homme 168 £
Une femme 151.4 £ «Pour pourvoir à leurs besoins
essentiels», «réunis en ménage,
hommes femmes et plusieurs enfans» Un enfant 84 £ Lignières Pour un pauvre Nourriture (moyenne 3.3 £/sem) 163.16 £ Nourriture, logement, habillement 212 £ Valangin «Pour vivre», «tout compris» 302.8 £ Les Ponts Un pauvre adulte, nourriture, 19½ bz/sem. 101.8 £ Un ménage de 4-5 personnes (bois, lumière, savon, divers) 48 £
Habillement, un pauvre 43.16 £
Total pour un pauvre 193.10 £ (sic) Fleurier Pour une famille Entretien du ménage 142.16 £
Loyer 25.4 £
Habillements 42 £
Total 210 £
Savagnier «A une personne en argent», «pour vivre en achetant tout» 134.8 £
+ «Habillement complet» 33.12
+ «Pour la loccation» 16.16 £
Total 184.16 £
St-Blaise «Une famille» de 6 pers., y.c. loyer (4 ls.) : dépenses effectives 504-604.16 £
Nourriture 593.9 £
Bois, lumière, savon, divers 96.4 £ Habits, souliers, 5 écus neufs/enfant/an 126 £ Les Brenets Dépenses effectives
d’un ménage (veuve+6 enfants)
Total 815.13 £
Couvet «Entretien d’un pauvre entièrement à la charge de la chambre tout compris, logement, nourriture, habits, linge souliers»
201.12 £
Les trois exemples de dépenses effectives corroborent assez largement ces chiffres, bien que les variations ne soient pas négligeables.
Ainsi, si, à Couvet, pour une personne seule, l’entretien complet d’un pauvre par la chambre de charité coûte 12 louis par an (201.16 £), à St-Blaise, par contre, le coût de l’entretien d’une famille entière de six personnes se monterait à quelque 554 £ :
« Je sais qu'il faut à une famille qui gagne sa vie et qui est composée de 6 personnes, savoir le père, la mère, un fils adulte et 3 enfans en bas âge, 30 à 36 louis par an, y compris un loïer de 4 louis ; c'est une famille réglée, qui vit sans s'affautir, mais sans dissolution. »
La différence par rapport au calcul théorique est ici importante : la moyenne, pour une telle famille, est de 804 £.64 Un second exemple, par contre, est plus proche de la moyenne
62 Calculée à partir des données du tabl. n° 8. Nous avons admis que la dépense par enfant est inférieure de
moitié à celle d’un adulte pour la nourriture et les habits. La réponse de Valangin, peu explicite sur l’unité concernée (famille ?) a été écartée. Les Ponts : 484 £ ; Cortaillod : 487 £ ; Savagnier : 520 £ ; Fleurier : 580 £ ; Lignières : 643 £.
63
La deuxième colonne du tableau résume l’objet estimé par la source. Italique : exemples de dépenses effectives (vs estimations).
64 Sur la même base que pour une famille de quatre personnes, coût théorique de l’entretien de trois adultes et
théorique (717 £)65 : aux Brenets, un ménage de sept personnes, « bien administré », composé d’une veuve et de six enfants de sept à quatorze ans, dépense par année 815.13 £, mais le loyer n’est pas compris dans ce montant, ni les vêtements de la mère. Cette réponse est l’une des seules à détailler ce dont une famille a, au minimum, besoin pour vivre ; le pasteur a interrogé la veuve, qui lui a fourni les chiffres résumés dans le tableau n° 9.
TABLEAU N° 9 : DEPENSES HEBDOMADAIRES D’UN MENAGE DE SEPT PERSONNES AUX BRENETS, EN 1802 (EN BZ)
«Graine moitié orge moitié orgée» : 4 émines 66 42.1%
Lait : 9 pots 14.2½ 9.3%
«Caffé et carottes», ½ £ de chaque 9.2 6.1%
«Légumes en général» 10 6.4%
«Viande, lard et beure» 14 8.9%
Nourriture, total : 114.½ 72.8%
«Bois pour lessive, four, fourneau et foyer» (coût annuel/52) 7 4.5%
«Lumière» (coût annuel/52) 4.2 2.9%
«Huile, vinaigre, savon et tous les petits articles nécessaires dans un ménage» 7 4.5% «L'entretien des lits, le linge, les chaussures et l'habillement» (coût annuel/52) 24.1 15.5%
Total par semaine 156.3½ 100%
La nourriture, ainsi, absorbe presque 75% des ressources, le reste se partageant, entre autres, entre les habits (15%) et le bois (4%). Le loyer n’est pas mentionné dans ce compte, mais, si l’on reprend les prix déjà mentionnés pour les Brenets, ce poste représenterait environ 4% des dépenses annuelles.66 La part réservée à la nourriture est donc importante ; elle ne semble cependant pas exagérée au point de remettre en question une dépense moins vitale telle que l’habillement. Le fait même que les enfants soient régulièrement pourvus de vêtements est ainsi signalé par le pasteur : « Ses enfans sont habillés avec beaucoup d'oeconomie, mais cependant assez proprement. »
Les autres réponses livrent des chiffres similaires. Fleurier, Savagnier et Lignières (tabl. n° 10) estiment également la part de l’alimentation à 68-78%, celle de l’habillement à 18-20%. Les variations pour le poste du loyer s’expliquent par le fait qu’à Savagnier et Fleurier, le montant utilisé équivaut au logement pour une famille. A Lignières, au contraire, le pasteur a divisé le prix du loyer par le nombre d’occupants potentiels : « Logement, suposé qu'ils se mettent six pour un loyer de six gros écus, par tête un gros écu (£ 4.4) ».
TABLEAU N° 10 : ESTIMATION DES DEPENSES ANNUELLES POUR UNE PERSONNE A FLEURIER, SAVAGNIER ET LIGNIERES (EN £)
Fleurier Savagnier Lignières Nourriture/entretien du ménage 142.16 £ 73% 134.8 £ 68% 163.16 £ 78% Loyer 25.4 £ 9% 16.16 £ 12% 4.4 £ 2% Habits 42 £ 18% 33.12 20% 42 £ 20% Total 210 £ 100% 184.16 £ 100% 210 £ 100%
Un dernier exemple, enfin, celui des Ponts (tabl. n° 11), semble contredire la part écrasante consacrée à l’alimentation : la nourriture représenterait à peine plus de la moitié de ce qu’« il faudrait à un pauvre (…) pour vivre », et les données n’intègrent pas le coût du loyer. Ce chiffre étonnant tient au fait que l’estimation du pasteur est volontairement basse. Enumérant « à peu près ce qu'il leur <fait>67 par semaine pour un pauvre adulte et en santé par semaine »,
65 Coût pour un adulte et six enfants : Les Ponts : 629 £ ; Cortaillod : 655 £ ; Savagnier : 689 £ ; Fleurier : 764 £ ;
Lignières : 848 £.
66 Prix moyen des loyers pour les pauvres aux Brenets : 31.10 £, soit 3.9% de 815.13 £. 67
il n’arrive qu’à 19½ bz par semaine (101.8 £ par an), soit moins de trois bz par jour. Son calcul, en réalité, tient compte de l’autoconsommation et élimine le café, nourriture de luxe :
« Je ne compte point le caffé, auquel les pauvres, au moins une partie, sont très accoutumés, parce qu'il me semble qu'ils peuvent s'en passer et que la soupe leur vaut beaucoup mieux ; c'est pour cela que j'y supplée par de la viande. Je suppose qu'ils peuvent cultiver des choux et quelque jardinage dans le jardin qui est ordinairement à côté de la maison. Les pommes de terre, qu'une bonne partie des pauvres peuvent avoir dans leur jardin (…). »
TABLEAU N° 11 : ESTIMATION DES DEPENSES HEBDOMADAIRES D’UN PAUVRE AUX PONTS-DE-MARTEL, EN
1802 (EN BZ)68
Pain 10.2 28.3%
Beurre 2 5.4%
Viande 3.2 9.4%
Fromage, pommes de terre, farine 3.2 9.4% Nourriture, total 19.2 52.5% Bois et tourbes 4.3½ 13.1%
Lumière» 3.1 8.8%
«Savon» et «déchet d'u<tensiles>69 de
ménage»
1.½ 3.0% Habits (coût annuel/52) 8.1½ 22.6%
Total 37.½ 100%
TABLEAU N° 12 : STRUCTURE DES DEPENSES ALIMENTAIRES (EN BZ/SEMAINE)70
Les Brenets Les Ponts Lignières Bevaix (♀) Bevaix (♂) «Graine ½ orge, ½ orgée» 66 57.8%
Pain 10.2 53.8% 7 32.9% 14 40% 28 47.1%
«Caffé et carottes» ; café 9.2 8.3% 3 14.1% 3.2 10% Lait 14.2½ 12.8% 5.1 24.7% 3.2 10%
Soupe 7 11.8%
«Fromage, p. d. t., farine» 3.2 17.9%
Pommes de terre 5 23.5%
«Jardin ou pomes de terre» 3.2 10% 7 11.8%
«Légumes en général» 10 8.8%
Viande 3.2 17.9% 7 20% 14 23.5%
«Viande, lard et beure» 14 12.3%
Beurre ; beurre et sel 2 10.3% 1 4.7% 3.2 10% 3.2 5.9% Total 114. ½ 100% 19.2 100% 21.1 100% 35 100% 59.2 100% Absorbant environ 70% des ressources, la nourriture constitue donc la principale dépense pour les pauvres. Dans ce poste, le pain occupe une place importante (tabl. n° 12) : entre un tiers et plus de la moitié des dépenses alimentaires sont consacrées à l’achat de pain ou de grains, la part des légumes, des pommes de terre surtout, pouvant aller jusqu’au quart des dépenses, tout comme les consommations moins habituelles telles que le beurre ou la viande. L’exemple le plus solide (Les Brenets) montre que la « nourriture ordinaire » des pauvres est
68
Bois, lumière et savon sont évalués en coût annuel pour un ménage de 4 à 5 personnes. Nous avons uniformisé par personne par semaine.
69
<> : lecture incertaine.
70 Les Brenets : dépenses effectives pour un ménage de sept personnes ; Les Ponts, Lignières et Bevaix :
dépenses théoriques pour une personne. Quantités concernées dans le cas de Lignières : un quart de livre de café, trois pots de lait, une émine de pommes de terre.
bien composée de pain, café, lait et légumes : ces aliments représentent 88% des dépenses alimentaires.
« J
E PARLE DU PAUVRE QUI ACHETTE TOUT» : L
ES LIMITES DE LA SOURCETenter de déterminer le minimum vital à Neuchâtel vers 1800 à partir des résultats de l’enquête de 1802/3 permet de conclure à quelques affirmations chiffrées :
• Par année, il faut en moyenne 130 £ pour nourrir une personne et de 150 à 200 £ pour son entretien complet.
• Pour une famille de quatre personnes, le coût de l’« entretien complet » se monte à environ 550 £.
• La nourriture absorbe jusqu’aux trois-quarts des ressources, l’habillement un sixième environ, le loyer de 5 à 10%.
• Jusqu’à 90% des dépenses d’alimentation sont représentées par le pain, le café, le lait, les légumes et les pommes de terre, la part de la viande, entre autres, étant faible.
Tenant à la fois à l’objet visé et à la source, trois hypothèques grèvent pourtant la pertinence de notre démarche : l’ambition même de chiffrer le minimum vital est en jeu, et le montant auquel on aboutit est en réalité triplement abstrait, sinon faussé.
Le premier problème, la première abstraction, consiste à vouloir calculer le minimum vital pour une seule personne. L’entreprise oblige à prendre en considération, pour le loyer entre autres, soit un montant réel, mais trop élevé, soit un montant théorique, supposé, en calculant la part d’un individu au loyer d’une famille. Par ailleurs, pour la nourriture, le nombre de personnes constituant le ménage influe sur le coût final par personne. Ainsi, la réponse de St- Martin, qui considère le montant avancé comme élevé, mais le justifie par l’hypothèse d’un petit ménage :
« on peut mettre hardiment pour l'entretien de la vie des adultes de l'un et de l'autre sexe, et surtout quand il n'y a que quelques personnes en ménage, 3 gros écus par mois, et pour les enfans 2. »
D’autres, inversement, justifient des montants apparemment bas par la considération opposée. A Lignières, le pasteur rapporte l’avis du greffier, qui estime la dépense hebdomadaire, pour la nourriture, à 21¼ bz par individu :
« Monsieur le greffier Bonjour (…) pense qu'un pauvre peut, sans s'affautir, se nourrir toute l'année à raison d'un petit écu par semaine. Mais comme il est d'un petit entretien pour lui-même, je crains qu'il ne se trompe, jugeant de l'apétit d'autrui par le sien propre. Voici son calcul, pour une semaine entière. [Il avance le chiffre de 21.1 bz]. Il croit qu'en se réunissant en un certain nombre pour faire cuisine ensemble, des hommes d'un apétit ordinaire peuvent s'entretenir sur ce pié. Mais il n'a pu me convaincre. »
A Cortaillod, l’opération d’abstraction, le passage du coût pour une famille au coût par individu, est explicitement thématisée, et le pasteur s’en sert pour justifier une estimation finale peu élevée :
« je crois que nos pauvres peuvent pourvoir à leurs besoins essentiels comme suite (…). Ce prix71 paroîtra peut être trop modique et il le seroit en éfet si chacun d'eux vivoit seul,
mais réunis en ménage, hommes femmes et plusieurs enfans, comme ils sont presque tous, je trouve qu'avec cela ils peuvent vivre sans s'affautir. »
71
Un second facteur contribue plus encore à conférer à l’entreprise un caractère hypothétique : l’autoconsommation. Le problème, ici, abstraction faite de la difficulté théorique à chiffrer l’acquisition non monétarisée de biens, est dû au but même de l’enquête.
Il est en effet demandé aux correspondants d’estimer « le moins qu'il leur faille en argent pour vivre ». Tout en étant conscients de l’importance de l’autoconsommation, qu’ils relèvent à plusieurs reprises, ils sont contraints, en raison du contenu même de la question à laquelle ils répondent, de réfléchir en termes monétaires. La distorsion ainsi introduite est parfois perçue et formulée : à Savagnier, par exemple, la somme de huit louis par année et par personne pour la nourriture, très proche de la moyenne que nous avons calculée, constitue « le moins qu’il faille à une personne en argent pour vivre en achetant tout ». L’hypothèse d’un accès entièrement monétarisé à l’alimentation est ainsi rappelée, comme pour limiter la portée de la réponse. A Lignières aussi, le pasteur conclut de la même manière son estimation du coût de l’entretien annuel d’un pauvre (nourriture, logement, habits) :
« Il faut donc que le pauvre gagne au moins 12 louis avant de pouvoir rien mettre de côté ; je parle du pauvre qui achette tout. »
L’obligation d’exprimer en termes monétaires les besoins des pauvres amène donc à ne pas pouvoir tenir compte du produit de l’autoconsommation ou de la mendicité. A ceci s’ajoute le fait que l’utilisation de moyennes amenuise l’impact des variations de prix : aux Hauts- Geneveys, tout en donnant ensuite quelques prix, on commence par souligner que « quand au prix des comestibles il varie d'une semaine à l'autre ». Le correspondant de Cernier, en insistant sur le même facteur, met également en exergue un autre élément, assimilable à l’autoconsommation :
« Les prix variant beaucoup sur toutes les denrées suivant les saisons de l'année, je trouve que ceux qui peuvent le plus gagner sont ceux qui vont à leurs journées et qui sont nourris, ayant leurs journées pour leurs habillements. »
Le troisième facteur qui fragilise la portée des chiffres obtenus est la façon elle-même dont les estimations sont élaborées. L’indication de prix pour les différents biens est généralement très précise, mais il n’en va plus de même lorsqu’il s’agit de déterminer ce que peut consommer un indigent en une semaine ou ce qu’il peut dépenser pour ses habits. On se trouve, en réalité, le plus souvent en présence d’estimations hasardeuses, émises sur le mode de l’avis.
Dans certains cas, la difficulté est contournée en donnant des indications sur ce que coûte à une chambre de charité l’entretien d’un pauvre. C’est le cas à Cernier, à Couvet ou, encore, au Locle :
« Il est aussi difficile de dire le moins qu'il faille en argent à un pauvre pour vivre. Le seul renseignement que l'on puisse donner est d'indiquer ce que la chambre de charité paye par année pour ses pensionnaires. »
Dans nombre de cas, l’indication d’un montant se fait donc sur le mode de la supposition, de l’opinion :
« Voici ce que je pense être nécessaire à un petit ménage de 4 ou 5 personnes. » (Les Ponts) « je crois qu'un homme pauvre ne pourrait se nourrir, dans ce moment, à moins de dix louis par an. » (La Chaux-de-Fonds) « Et le moins qu'il leur faille, ce me semble, pour vivre, c'est 18 louis, tout compris. » (Valangin) « Je pense que le moins qu'il faille (…). » (Savagnier) « je crois que nos pauvres peuvent pourvoir à leurs besoins essentiels comme suite, (…) je trouve qu'avec cela ils peuvent vivre sans s'affautir. » (Cortaillod) « Il est dificile de dire ce qu'il en coûte annuellement pour l'entretien d'un pauvre, après avoir consulté on a trouvé que cela pouvoit aller à quatre batz et demy par jour. » (Auvernier) (nous soulignons)
Le cas des Brenets est du même ordre. Le pasteur a demandé l’avis d’autres personnes, s’est renseigné et il avance ensuite un chiffre auquel il confère une valeur hypothétique qu’il consolide par le biais d’une comparaison avec un exemple de dépense effective :
« Il résulte des informations que j'ai prises qu'il faut six louis par an pour la nourriture d'un pauvre adulte, avec oeconomie, mais sans s'affautir. Et cela s'accorde assez avec les détails que m'a donnés sur son ménage une veuve pauvre chargée de 6 enfans (…). »
La difficulté à déterminer la consommation alimentaire moyenne d’un pauvre explique sûrement le fait que nous ne disposions que de quelques estimations motivées. Le pasteur de Lignières, tentant l’exercice, dit surtout le caractère supposé de ses résultats. Il cite tout d’abord l’avis du greffier de la juridiction : ce dernier « pense qu’un pauvre peut » se nourrir avec 21¼ bz par semaine, mais le pasteur « crain[-t] qu’il ne se trompe ». Le greffier, certes, « croit » que son chiffre est plausible si les pauvres font « cuisine ensemble », mais « il n'a pu (…) convaincre » son contradicteur, qui répond en citant le cas de son domestique. Même en ne lui donnant ni vin ni viande, il « pense » que la dépense serait d’au moins 3.3 £ par semaine, et il est « d'autant plus porté à le croire », que les manœuvres qui se mettent en pension payent 4.4 £ par semaine.
Un dernier exemple montre qu’en réalité, le calcul est parfois fait de façon à aboutir à un résultat donné d’avance : on part plus du total à atteindre que d’une description de consommations que l’on chiffrerait ultérieurement. A Bevaix, l’estimation de la consommation journalière d’un pauvre faite par le pasteur est, en comparaison des autres réponses, manifestement exagérée : il arrive à 5-8½ bz par jour, contre 2½-5½ bz ailleurs. Mais lorsqu’il annualise son estimation, il commet une erreur, en comptant l’année à 165 jours et obtient un total de 90.15 et 148.10 £. Ces chiffres lui paraissant bas par rapport au résultat auquel il pensait raisonnable d’arriver, il les nuance :
« Il faut que le calcul cy-contre surtout pour la nourriture de la femme soit trop faible d'après ce que l'on m'a dit d'une personne connue par son extrême économie et son peu de besoins, morte depuis 3 ans et qui cependant dépensait annuellement sept louis. Elle n'achetait point d'habits, que des souillers, elle était logée et avait son bois, de plus elle était âgée et usait très peu. Autre exemple qui fait voir que la seule nourriture d'une femme s'élève au moins à 6 louis. Je remets de la part de la chambre de charité de Neuchâtel à la veuve âgée et infirme d'un bourgeois deux écus neufs par mois ou six louis par an et c'est tout ce qu'elle peut faire que de pourvoir à ses alimens. »
Dans une large mesure, ainsi, l’estimation chiffrée du minimum vital que nous fournit notre source nous renseigne autant sur ce qu’il fallait effectivement à un indigent pour vivre « sans s’affautir » que sur ce que les notables locaux –pasteurs et autres– jugeaient raisonnable qu’un pauvre dépense par année pour sa nourriture, sur le montant avec lequel les élites villageoises estimaient qu’un pauvre devait pouvoir vivre ou, à tout le moins, vivait. C’est le même geste qu’opère, en 1813, le « comité de charité » de La Chaux-du-Milieu en choisissant volontairement des chiffres bas pour « régler » ses assistances :
« En les [distributions] réglant on a considéré que le pauvre, qui peut encore travailler, ne doit pas être mis, par l'assistance publique, au niveau de ses besoins, mais dans un état de gène, qui excite l'activité et nécessité l'oeconomie. C'est dans ce but que l'on n'a compté le plus souvent que £ 100 pour l'entretien d'un adulte, et que l'affouage et le loyer d'une famille n'ont été appréciés qu'à £ 33.12, quelques fois à moins encore, malgré la longueur de nos hivers. »72
72
AEN, Série Assistance 4/V « Chaux-du-Milieu » : Lettre du pasteur de La Chaux-du-Milieu de Pury à ?, 19
Ainsi, devant exclure l’autoconsommation, cherchant à calculer le coût de l’entretien d’un pauvre, alors qu’ils vivent « presque tous » « réunis en ménage », peinant à calculer la consommation effective d’un individu, pasteurs et autres peuvent arriver à des montants dont ils sont eux-mêmes surpris et dont ils s’empressent de relativiser la valeur :
« En sorte que par ce calcul, il faudrait à un pauvre environ £ 193.10 pour vivre. S'il gagne 7 batz par jour en comptant 310 journées d'une année, il retirerait £ 217. Ceux qui gagnent moins de 7 batz vivent plus économiquement et ne dépensent pas £ 140 par an. » (Les Ponts)