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Strukturering av dataene for analysen

2. Metode

2.4 Strukturering av dataene for analysen

J’ai rencontré Jamila pour la première fois lorsque j’assistais au pèlerinage précédemment décrit de Jédi Ali à Douwara. Etait-ce la chaleur, le sable, le vent, le bruit ou la foule ? mais, vers le milieu de la journée consacrée à mes observations, je me sentis très faible. Je ne pouvais aller plus loin dans mes recherches. Je n’espérais qu’une seule chose : rentrer à Bir El Haffey. Mais il y avait encore la route ! A ce moment-là, une personne vint à ma rencontre. J’étais épuisé, je ne savais par où commencer. Je demandais juste à cette femme prénommée Jamila, appelée le plus souvent Neijima, ce qu’elle faisait exactement. J’appris

qu’elle voyait l’avenir1, qu’elle habitait dans les environs de Bir El Haffey et qu’elle recevait

de nombreuses personnes pour les guérir. Je lui posai une autre question : accepterait-elle de me rencontrer ultérieurement pour s’entretenir avec moi ? Elle accepta. En attendant, le peu de temps que je passais à Douwara, c’était à ses côtés, en somnolant. Elle me fit juste sortir une fois de mon somme pour me tendre un plat de viande froide que je mangeais avec peine, sans arriver à la fin. Elle me dit que c’était pour la baraka.

Les vendredis matins, le tombeau de Jédi Ali, à Bir El Haffey, fait l’objet de nombreuses visites. Celui-ci est ouvert très tôt jusqu’à environ midi. Mais rien n’empêche les visiteurs de se procurer la clef. Nous avons remarqué que c’était surtout les femmes qui s’y rendaient.

Les drapeaux sont déployés sur le marabout. De nombreuses personnes viennent se recueillir sur les tombes, viennent faire don de quelques dinars. Parfois des familles entières passent cette journée – qui est juridiquement consacrée à la prière – à s’imprégner de l’aura des lieux. Elles sacrifient des bêtes, mangent du couscous et rencontrent Jamila pour obtenir quelque soulagement.

Un jour, la mère de notre jeune cousin Oussama décida de consulter Jamila. Nous avons trois cousins. Le plus jeune, Oussama, était régulièrement atteint de fièvre et frappé par des diarrhées. La cause de ses maux était, selon la famille, peut-être due à la frayeur, peut-être, comme me le laissa supposer sa mère, Om El Khir, le mauvais œil. Sa maman ne se résignait pas. Tous les jours, nous l’avons observée essayer de nouveaux modes de traitement. Ce jour- là, elle décida de rencontrer Jamila. Nous avons décidé de l’accompagner. Elle avait pris soin auparavant de prendre des herbes destinées à enfumer le lieu saint et de nous dire de partir avec un peu d’argent pour faire un don.

Jamila était assise au centre d’un groupe de femmes de tous les âges. Toutes ces femmes ne nous étaient pas étrangères. Nous avons reconnu entre autres la femme et la fille de notre traducteur Belgacem. Sa femme était la sœur de Jamila. Nous avons reconnu également une de nos tantes récemment tombée malade. Devant Jamila, nous avons vu divers objets destinés à la relation entre le pèlerin, le saint et la baraka, entre autres les pierres que l’on jette dans le kānūn, des bougies, des herbes, et une substance connue sous l’appellation

1 En arabe dialectal : nazzār pour un voyant et nazzāra pour une voyante. Mais ce terme qui m’a été transmis par

arabe de kamūn. Le kamūn est une graine noire ou verte qui sert à aromatiser les repas mais qui est également utilisée comme médicament pour chasser les mauvais esprits. Les djinn sont censés détester l’odeur que dégage cette graine. A part ce groupe de femmes, quelques personnes priaient autour de la tombe de Jédi Ali. Une vieille femme massait la jambe d’une autre femme à l’extrémité du tombeau. Comme nous avons pu l’observer, la gente féminine était majoritaire.

Nous sommes restés assis quelques instants puis nous avons décidé d’appliquer nos mains sur la tombe de Jédi Ali lorsque tout à coup Jamila nous tapa sur l’épaule pour nous montrer ce qu’elle avait fait à Oussama. Nous avons observé Oussama avec le front humide et couvert de

kamūn. Jamila avait mélangé avec sa salive les graines de kamūn et les avait apposées sur le

front d’Oussama. Avec sa main gauche. La seule main autorisée pour effectuer ce geste. Jamila semblait la maîtresse des lieux. Elle prenait en charge toutes les actions, notamment celle très importante de la distribution de la nourriture1, de la distribution de la baraka. La journée suivant la rencontre avec Jamila, Oussama était en pleine forme.

Jamila est née à Bir El Haffey en 1956. Elle est mariée et mère de quatre enfants. Toute la communauté de Bir El Haffey attribue à Jamila un caractère sacré. Les gens la décrivirent comme digne héritière de Jédi Ali. Cependant, ce caractère sacré, cette baraka, n’émane pas d’elle-même. Jamila nous dira qu’elle n’est qu’un canal par lequel Dieu décide d’apporter de l’aide aux autres. Elle n’est pas un récepteur. Si elle l’était, cette force sacrée qui l’imprègne ne serait que personnelle et pour le coup correspondrait à ce que le sens commun nomme chance. Or, la baraka, ce n’est pas la chance. Jamila ne se consacre qu’aux autres. Elle n’est là que pour les soigner, avec pour seule technique l’apposition de sa main gauche.

Jamila est une personne solitaire, une personne qui peut agacer certains membres de son entourage. Jamila nous dira que certaines personnes, même masculines, se sentent faibles à ses côtés parce qu’intuitivement ils savent qu’elle possède quelque chose qui à eux – tout comme à Jamila – leur échappe.

Chaque personne malade qui rentre chez elle est censée se sentir mieux dès qu’elle quitte sa maison. Parfois, Jamila est comme absente. Elle semble communiquer avec des êtres immatériels, venus de pays lointains. Elle voyage. Elle visite d’autres contrées, tout comme dans les récits hagiographiques de grands saints et tout comme son ancêtre Jédi Ali, Jamila a

visité la Sagia El Hamra. Lorsqu’elle était en pleine méditation, elle a senti qu’elle voyageait ; « son corps était ici mais elle était ailleurs ». Grâce à son don, elle a visité tous les pays, même La Mecque, comme pèlerine. Elle n’avait pas l’intention d’effectuer ce pèlerinage, mais c’était la volonté divine.

Jamila _ La baraka c’est le fruit d’un grand travail, d’un travail acharné… de fatigue, d’épuisement, de… patience. […] La baraka c’est aussi une souffrance physique. Quelquefois mon cœur bat très fort. J’ai les pieds lourds. Je ne peux pas marcher. Tout ça ce sont les conséquences de cette baraka. […] Des fois je me prive de manger. Pendant plusieurs jours. La première fois je suis même restée un mois sans manger. Sans parler. Je ne communiquais qu’avec des gestes. […] Les saints ont voulu ça. C’est malgré moi que je souffre. Je n’ai pas la sensation d’avoir faim, ni celle d’avoir soif. Je ne sens rien.

Dans le dictionnaire des symboles musulmans réalisé par Malek Chebel, la définition de la Baraka est la suivante : « [la baraka] est venue à désigner l’aura qui entoure un saint homme, son pouvoir, son sanctuaire, ses miracles, sa bénédiction ou sa tombe. La baraka est un symbole de sainteté et de droiture, ainsi qu’on la voit dans le Coran où cette notion se confond en partie avec le fadl, “la grâce divine” […] Dans la mesure où elle est une “prérogative de Dieu” elle représente les bienfaits du créateur tout-puissant et leur transmissibilité : un Saint peut en effet “hériter” de son père ou de son maître la bénédiction qu’il a lui même reçu par adoubement. De manière générale, la baraka matérialise la présence généreuse du prophète et de toute la lignée de chourafa (pl. de charif, “saint” qui en découle. »1 Mais parfois un individu ne ressemble pas à ses aïeuls, c’est ce que nous rappelaient Ibn Khaldoun. Celui-ci précisait, à son époque, que « l’homme est l’enfant de ses habitudes et non le produit de sa nature et de son tempérament »2 et de rajouter plus loin que « l’homme n’est pas l’enfant de sa famille, il est le fils de ses habitudes. »3 C’est ce que nous avons tendance à penser malgré tous les apports de la sociologie déterministe. Après cette introduction destinée à dresser le portrait socioculturel de l’environnement de cette commune, nous allons maintenant expliquer pourquoi ce conflit entre tradition et libre arbitre de l’individu est le moteur de l’initiation.

1

Malek Chebel (1995), Dictionnaire des symboles musulmans. Rites, mystique et civilisation. Paris : Albin Michel, p. 67.

2 Ibn Khaldoun (1997), Discours sur l’histoire universelle, Al-Muqaddima, Trad. nouv., préf. et notes par

Vincent Monteil. Arles : Actes Sud, p. 194.

II LA PREMIÈRE DES QUALITÉS DU MARABOUT : LE DON DE L’HABITUS

Habitude [abityd] n.f (lat. habitudo « manière d’être », de habere « se trouver en tel ou tel état »). – 1. Disposition acquise par la répétition, à être, à agir fréquemment de la même façon : Elle a l’habitude de prendre le thé à cinq heures )= elle a coutume de(. Se conformer aux habitudes d’un pays (syn. usage, tradition). – 2. Capacité, aptitude acquise par la répétition des mêmes actions : Avoir l’habitude de la conduite de nuit (syn. expérience, pratique). – 3. D’habitude, ordinairement, habituellement.1