Tout être humain se construit une image de son passé et une projection de son avenir. L’immigration, et le fait de vivre une immigration clandestinisée, mettent en question le sentiment de continuité de l’identité et la capacité de se projeter. Selon Carmel Camilleri, « (…) les deux grands défis auxquels les individus sont prioritairement sensibles en situation de morcellement culturel sont les atteintes à leur unité de sens et à la valeur qu’ils s’attribuent »107. Ces femmes doivent ainsi restaurer une unité de sens à laquelle elles peuvent s’identifier pour regagner l’impression de cohérence et de stabilité de leur identité et s’auto-attribuer une valeur minimale attachée à l’image de soi. Cette revalorisation passe par le fait d’avoir une image adéquate à ses propres yeux
107 CAMILLERI C., "Identité et gestion de la disparité culturelle : essai d’une typologie" in CAMILLERI C. & alii, op. cit., p. 88.
et aux yeux des autres. Or, le fait de se voir attribuer un statut de personne sans-papiers est un motif de soupçon et de méfiance.
Dans les limites tracées par la clandestinité, l’individu dispose malgré tout d’une certaine liberté de choix et c’est dans ce sens que la notion de stratégie, appliquée au champ du social, nous paraît pertinente. Selon Vincent de Gaulejac et Isabelle Taboada- Leonetti, la notion de stratégie, en se situant à l’articulation du système social et de l’individu (du social et du psychologique) permet d’observer à travers les comportements, individuels ou collectifs, les différentes manières dont les acteurs réagissent pour faire face aux déterminants sociaux ; autrement dit, cette notion s’avère importante dans la mesure où elle met en évidence la façon dont les comportements individuels résultent d’une interaction de facteurs sociaux et individuels108.
Le regard social est fortement invalidant et dévalorisant. La notion de stratégie identitaire postule que les acteurs sont capables d’agir sur leur propre définition de soi. Les stratégies identitaires sont définies comme des procédures mises en œuvre (de façon consciente ou inconsciente) par un acteur (individuel ou collectif) pour atteindre une ou des finalité(s) (définie(s) explicitement ou se situant au niveau de l’inconscient), procédures élaborées en fonction de la situation d’interaction, c’est-à-dire en fonction des différentes déterminations (socio-historiques, culturelles, psychologiques) de cette situation109.
La stratégie identitaire est le résultat de l’élaboration individuelle et collective des acteurs et exprime les ajustements opérés, au jour le jour, en fonction de la variation des
situations et des finalités exprimées par les acteurs ainsi qu’en fonction des ressources
de ceux-ci110. Des travaux de psychologie sociale sur la visibilité sociale, la différenciation et l’identité montrent qu’une des finalités stratégiques essentielles pour l’acteur est la reconnaissance de son existence dans le système social, de son
108 DE GAULEJAC V. & TABOADA-LEONETTI I., La lutte des places. Insertion et désinsertion,
Marseille, Éditions Hommes et perspectives, 1994, p. 184.
109LIPIANSKY E. & alii, "Introduction à la problématique de l’identité" in CAMILLERI C. & alii, op. cit., p. 24.
110 Cf. TABOADA-LEONETTI I., "Stratégies identitaires et minorités : le point de vue du sociologue" in CAMILLERI C. & alii, op. cit., p. 49.
appartenance et de sa place spécifique ; reconnaissance qui doit être ressentie subjectivement par le sujet111.
Quelles sont les stratégies identitaires que les femmes utilisent pour faire face à la clandestinité ? Il s’agit avant tout pour la femme sans-papiers de faire face à l’assignation d’une identité négative soit en contestant sa nouvelle image, soit en la négociant ou en l’acceptant. Or, il nous semble que le fait de diminuer l’importance de ces identités (sans-papiers), au profit d’autres identités (comme celles de mère, femme avec une expérience de vie ou de fille aînée de la famille) permettraient d’assurer un sentiment d’unité et de permanence de leurs identités face au déchirement identitaire que la clandestinité peut produire.
La théorie de l’identité sociale sera aussi utile à notre analyse. Cette théorie met l’accent sur l’appartenance au groupe et sur la signification émotionnelle et évaluative de cette appartenance dans la définition de soi. Ainsi, l’adoption par un individu d’un comportement d’une part, son appartenance à des groupes d’autre part, sont en partie déterminées par l’image de lui que l’individu veut envoyer aux autres112. Dans le cadre de notre étude, les relations intergroupes sont marquées par un rapport inégalitaire de forces qui stigmatise des populations minoritaires (groupe des Suisses, groupe des illégaux).
Le regard du groupe dominant sur le groupe minoritaire des étrangers et des étrangères sans-papiers porte une grande dévalorisation. Les femmes latino-américaines, ressortissantes de pays non européens, font partie du groupe des étrangères qui n’ont presque pas de chances d’être accueillies par la politique migratoire. D’ailleurs, elles font partie du groupe de sans-papiers et donc du groupe soupçonné d’être constitué de délinquants, de profiteurs, de marginaux, de personnes sans éducation ou encore de criminels. C’est dans ce contexte que les stratégies se situent : les stratégies identitaires qui s’expriment dans une situation marquée par des rapports inégalitaires diminuent les capacités d’action des acteurs dominés (qui sont plus sensibles au regard porté par autrui sur leur propre identité) et augmentent l’adoption de stratégies individuelles
111 KASTERSZTEIN J., "Les stratégies identitaires des acteurs sociaux : approche dynamique des
finalités" in CAMILLERI C. & alii, op. cit. p. 32.
112 TAJFEL H., "La catégorisation sociale" in MOSCOVICI S. (éd.), Introduction à la psychologie sociale, Paris, Éditions Larousse, volume 1, 1972, p. 292.
visant à s’approcher du groupe dominant113 en adoptant ses caractéristiques culturelles et ses valeurs.
Le fait de prendre en considération cet aspect est fondamental si l’on veut comprendre les stratégies adoptées par les femmes « sans-papiers » dans le but d’avoir une image valorisée d’elles-mêmes. Nous nous demandons quel type d’appartenance elles revendiquent en tant que membres d’un groupe dévalorisé (les sans-papiers). Le fait d’appartenir à un certain type de réseau est d’une importance capitale pour l’identité. L’existence de réseaux relationnels permet l’échange de services, d’informations, de communication mais aussi l’échange d’images identificatoires qui permettent à l’individu de se représenter à la fois au sein de son propre groupe et par rapport à la société globale, et d’identifier sa place et son rôle dans la société114.
Évidemment, personne ne veut faire partie d’un groupe social dévalorisé. Henri Tajfel115 précise que c'est par l'intermédiaire de comparaisons sociales favorables à l'endogroupe qu'une identité sociale positive peut être établie et maintenue. Les comparaisons défavorables, par contre, contribuent à une identité sociale négative qui a un effet néfaste sur l'estime de soi des individus en question. Cette identité sociale négative peut mener à un rejet du groupe d'appartenance comme groupe de référence et à une surévaluation de l'exogroupe perçu comme ayant la plupart des caractéristiques valorisées socialement. Dans ce sens, il est donc pertinent de se demander quel type d’appartenance ces femmes revendiquent. Avec quel groupe se comparent-elles ?
Nous comprenons par système de référence, l’ensemble des normes qui valident, ou invalident, l’identité des sujets. Ce système peut être conforme aux normes et aux valeurs du pays d’origine ou de groupes du pays d’origine installés dans la société de réception, du pays de réception ou encore d’appartenances mixtes. Il est donc judicieux d’identifier le système auquel le migrant se réfère lorsqu’il s’agit de se définir
113 Henri Tajfel affirme que les stratégies individuelles sont surtout adoptées quand les membres du
groupe perçoivent la situation intergroupe comme étant stable et légitime. On peut citer comme exemples de ces stratégies le fait d’apprendre la langue, de changer son nom, d’adopter les valeurs culturelles du groupe majoritaire. TAJFEL H. (éd.), Differentiation between social groups : studies in the social psychology of intergroup relations, London; New York, Academic Press, 1978.
114 Cf. DE GAULEJAC V. & TABOADA-LEONETTI I., op. cit., p. 59.
115 Cf. TAJFEL H. (éd.), Differentiation between social groups : studies in the social psychology of intergroup relations, op. cit.
socialement116. À quel système de référence adhère la femme migrante sans-papiers lorsqu’il s’agit de définir son statut social ? Le fait d’être femme de ménage est-il évalué par rapport à son statut actuel en Suisse, au statut qu’elle avait dans son pays d’origine ou à celui de la femme migrante qui réussit à l’étranger, qui gagne une certaine indépendance, qui envoie de l’argent ?
Lorsqu’on est socialement défini par un manque (sans profession, sans domicile, sans ressources, sans qualifications ou encore sans maison – cela serait le cas par rapport à la société de réception), il est difficile de garder une « bonne image » et d’affirmer une identité positive. Pour restaurer cette image de soi, qui est invalidée par le regard d’autrui, il est nécessaire de pouvoir s’approcher d’un ensemble social qui renvoie une image valorisante : « Le dégagement ne peut s’opérer dans l’individualisme, puisque c’est l’individualité-même qui a été atteinte et détruite »117. La revalorisation et la reconnaissance se présentent comme indispensables pour se faire une place dans une société où elles n’ont pas de place. Ainsi, il s’agit d’identifier le collectif qui pourrait redonner aux immigrés une reconnaissance et une existence sociale. Il convient dès lors de s’approcher du système de référence vis-à-vis duquel les femmes latino-américaines sans-papiers s’identifient ainsi que du groupe social dans lequel elles s’inscrivent.