S’agit-il d’un phénomène universel ? Pour le savoir, il faudrait interroger différents types de sociétés et de chercheurs. Dans ses études sur les organisations, Michel Crozier [ 1977 ], cité par Godbout ( 1996 : 175 ), a trouvé que le but poursuivi par les acteurs à travers leurs stratégies consiste à réduire l’incertitude, tandis que ( je cite Godbout ) « les acteurs d’un système de don
10 Force est de constater qu’il n’y a pas de réponse définitive au sein du paradigme du don. Par contre, ce qui nous intéresse c’est qu’il inspire de nouvelles questions à l’heure de comprendre l’action sociale et les interactions qui la produisent et qu’elle produit.
essaient au contraire de créer en permanence de l’incertitude en se libérant mutuellement de leurs obligations ». Si les acteurs cherchent la libération c’est parce que l’obligation est latente.
Mais le don peut ne pas être « rendu » parce qu’il est libre, et encore pire, il peut ne pas être « reçu » et devenir source de violence. D’après Mauss [ 1923-1924 : 98 ], cette force antagonique « qui divise leur travail et en même temps les contraint à l'échange », cet « aspect
de générosité », de totale souveraineté de s’allier ou de « refuser le contrat » qui sous-tend le
don, rapproche nos sociétés de celles qui les ont précédées.
Les sociétés archaïques formalisaient cette triple obligation à travers les rituels. Elles pratiquaient la réciprocité du don et du contre-don avec d’autres êtres ou éléments comme la terre, les dieux ou les animaux. Dans son Essai sur le don [ 1923-1924 ], Mauss nous fournit des exemples comme le potlatch du Nord-Ouest américain, la kula, le tee des Mae-Angas, le moka des Melpas, les Baruyass, les rêves ou cérémonie kajirri 11 chez les aborigènes australiens, etc.
Dans les sociétés modernes on trouve l’exemple de la monnaie, de l’occupation du pouvoir, de la chasse, etc. Malgré ces différences spatio-temporelles et formelles, ces sociétés partagent un principe commun : la réciprocité.
Nous n’avons pas assez d’éléments pour prouver que le don soit un cadre social universel, mais nous avons repéré deux traits partagés par les sociétés primitives et modernes : le caractère paradoxal de la relation humaine et le principe de réciprocité.
4.3.1 Le roc commun à l’humanité
Marcel Mauss, cité par Tarot ( 2003 : 78 ), nomme « le roc commun à l’humanité » cette capacité à « sortir de soi, donner, librement et obligatoirement ; on ne risque pas de se tromper. Un beau
proverbe maori le dit : « donne autant que tu prends, tout sera très bien » ».
Le principe de la vie sociale, le roc de Mauss, consiste à agir en prenant en compte les autres, la réalité de la vie sociale et soi-même : « Nous ne parlons même plus en termes de droit,
nous parlons d'hommes et de groupes d'hommes parce que ce sont eux, c'est la société, ce sont des sentiments d'hommes en esprit, en chair et en os, qui agissent de tout temps et ont agi partout » [ 1923-1924 : 94 ].
LES ENJEUX SOCIO-ÉCONOMIQUES DE L’ENSEIGNEMENT PLURILINGUE EN MILIEU RURAL EN COLOMBIE : Le cas de l’Oriente d’Antioquia. B. VILLA
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11 Raconté par Barbara Glowczewski dans son livre « Du rêve à la loi chez les Aborigènes » [ 1991 ], PUF. Cité par
Serait-ce une éthique universelle ? En tout cas, il est vrai que le don imprègne sans cesse l’histoire humaine. En guise d’illustration de la force du don et de son actualité dans nos esprits, nous avons cherché des enseignements sur le don dans tous les livres sacrés. La triple obligation de donner, recevoir et rendre y est annoncée clairement et directement. Voici les extraits que nous avons relevés dans La Bible, La Torah, Le Coran et Le Dhammapada, un ancien texte bouddhique.
4.3.2 Leçons sur le don
Dans l’ancien testament, c’est dans le livre de Tobie que l’aumône, la justice et la générosité constituent des valeurs essentielles transmises du père au fils. Une équation de réciprocité résulte de l’action généreuse, puisque Dieu aidera le donateur dès qu’il sera dans le besoin.
7 Utilise tes biens pour aider généreusement tous ceux qui pratiquent ce qui est juste, et n'aie pas l'air de le regretter. Ne te détourne pas d'un pauvre et Dieu
ne se détournera pas de toi.
8 Accorde ton aide selon les biens dont tu disposes, qu'ils soient abondants ou non. Même si tu en as peu, n'hésite pas à donner de ce peu.
9 De cette façon, tu mets en réserve un trésor précieux pour les mauvais
jours.
10 En effet, celui qui donne au pauvre est protégé de la mort ; sa générosité le préserve de descendre dans la nuit du tombeau.
11 Quiconque s'applique à aider les autres, présente une offrande agréable au Dieu très-haut.
( Instructions données par Tobit à son fils. La Bible de Jérusalem, Ancien testament, Tb 4 : 7-11 )
Sur la route de la Macédoine, lors de son parcours en Asie, à Troas, à Assos, à Mytilène, à Samos et à Milet, juste avant de rejoindre la ville de Jérusalem pour la Pentecôte, Paul s’adresse aux anciens de l’église de Milet et d’Ephèse, et leur transmet des préceptes sur le don.
Je vous ai montré de toutes manières que c'est en travaillant ainsi qu'il faut soutenir les faibles, et se rappeler les paroles du Seigneur, qui a dit lui-même : Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir.
Cette idée est amplement proche des enseignements spirituels du Bouddha qui datant du Ve
siècle av. J.-C. seraient antérieurs aux deux citations précédentes.
Les avares n’atteignent pas les royaumes célestes
Ceux qui méprisent la générosité sont des fous inconscients. Le sage, quant à lui, est heureux de donner
Et cette seule vertu lui assure le bonheur à jamais.
( Le Dhammapada, Les Versets du Bouddha, XIII. Loka-vagga : Versets sur le Monde, 177 : 38 )
Dans les textes hébraïques, les Lévites, dépourvus de toute richesse, demeurent à l’entrée de la ville et reçoivent ( sans rien demander ) le don d’autrui. Leur récompense sera d’être considérés comme les enfants d’Israël, le peuple choisi, les héritiers directs de Dieu. Plus loin nous verrons comment les Lévites rendent aux villageois leurs dons.
Le lot des Lévites : « YHVH dit à Aaron : « Dans leur pays, tu ne possèderas pas de propriété dans leur tokh ( dedans ). Je suis ta part et ta propriété dans le
tokh des Enfants d’Israël » » ( Nb. 18,20 )
( Trigano, 1996 : 238 )
Muhammad, le Prophète de l’Islam, dans l’Arabie du VIIe siècle, éclaircit le sens de notre triade.
Après avoir pris aux Hawâzin un butin colossal, il s’apprête à le distribuer. Lors de ce partage, il apprend à son peuple à donner avec générosité, à recevoir avec gratitude et à rendre avec intégralité.
Il reçu en premier Abû Sufyân, dont le regard fut attiré par les quatre mille onces d’argent entassées devant lui. Il dit :
te voilà devenu l’homme le plus riche de Quaraysh !
Le messager de Dieu se contentant de sourire, Abû Sufyân reprit : Donne-moi une part de cet argent.
Le messager de Dieu ordonna à Bilâl :
Donne à Abû Sufyân quarante onces d’argent, ainsi que cent chameaux. Abû Sufyân dit :
Et mon fils Yazîd ?
Bilâl, donne à Yazîd quarante onces d’argent, ainsi que cent chameaux. Et mon fils Mu’âwiya ?
Bilâl, donne à Mu’âwiya quarante onces d’argent, ainsi que cent chameaux. Tu es tout générosité. Lorsque je t’ai fait la guerre, j’ai trouvé en toi le meilleur homme de guerre et lorsque j’ai fait avec toi la paix, j’ai trouvé en toi le meilleur homme de paix. Dieu te rende tes bienfaits !
LES ENJEUX SOCIO-ÉCONOMIQUES DE L’ENSEIGNEMENT PLURILINGUE EN MILIEU RURAL EN COLOMBIE : Le cas de l’Oriente d’Antioquia. B. VILLA
Puis le Messager de Dieu reçut Hakîm ibn Hizâm, qui lui demanda cent chameaux. Les ayant obtenus, Hakîm en demanda cent autres. Les ayant reçu, il en demanda cent autres. Le Messager de Dieu les lui octroya et lui dit :
Vois-tu, Hakîm, si ces richesses sont un bien pour celui qui les reçoit avec gratitude, elles sont un mal pour celui qui les reçoit avec avidité, qui ressemble alors à un homme mangeant sans pouvoir être rassasié. La main qui donne est meilleure que la main qui prend. Donne d’abord à ceux qui comptent sur toi pour vivre.
Hakîm répondit :
Par Celui qui t’a envoyé avec la Vérité, à partir d’aujourd’hui, je ne demanderai plus rien à personne…
[…] !
Le Messager de Dieu donna beaucoup aux gens de Quraysh et à d’autres tribus arabes, mais ne donna rien aux Ansârs. Ils en ressentirent de l’amertume et en parlèrent entre eux. L’un d’eux dit :
Le Messager de Dieu a retrouvé les gens de son peuple et de son clan. Quand il s’agit de battre, c’est sur nous qu’il compte, mais quand il s’agit de partager le butin, c’est Quraysh qu’il appelle ! […]
[…] Regrettez-vous de voir partir les autres avec chameaux et moutons, alors que vous rentrez chez vous avec le Messager de Dieu ? Par celui qui tient mon âme entre Ses mains, si j’avais eu à choisir mon peuple, j’aurais choisi d’être l’un des vôtres. Et aujourd’hui, si tous les gens devaient suivre un chemin et les Ansârs un autre, c’est le chemin des Ansârs que je suivrais. Après ma mort, je vous laisserai les Bahrayn, c’est la plus belle des terres que Dieu nous ait offertes.
[…] Messager de Dieu, de ce que nous avons reçu en partage, nous sommes pleinement satisfaits.
( Chroniques Al-Sîra, Dixième partie : L’islam prévaut, le partage du butin. 2007 : 588-592 )
Comment ce symbolisme religieux, que nous venons de rappeler, imprègne l’histoire humaine ? Il nous faut donc maintenant essayer de comprendre ce que le symbolisme signifie pour Mauss et cela nous oblige à élucider en quoi il se distingue de la vision de son oncle Durkheim.