Pour aborder la question de la motivation de ces personnes à devenir des disciples de Cemalnur Sargut, je m’inspire de Stefano Allievi et de son analyse de parcours de convertis européens à l’islam. Cet auteur montre qu’il ne s’agit pas seulement de comprendre pourquoi certaines personnes décident de se convertir mais surtout pourquoi elles choisissent une religion en particulier. Il considère que l’analyse des conversions "du côté de la demande" ne suffit pas à expliquer le processus de conversion et qu’il faut y associer une analyse "du côté de l’offre": "On ne se convertit pas dans l’abstraction, mais on se convertit toujours à une
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religion spécifique" (1999, p. 294). Il faut donc aussi considérer, selon Allievi, ce que l’islam offre – en particulier et par opposition à d’autres religions – pour convaincre ces personnes de rejoindre ses rangs. Si on applique cette idée au cas étudié ici, on peut dire qu’il faut comprendre d’une part ce que ces gens cherchaient, ce qui leur manquait, mais aussi d’autre part pourquoi c’est la découverte de Cemalnur Sargut qui leur a permis de franchir le pas.
Une quête de sens et de sacré
En dehors des disciples né·e·s dans une famille affiliée à la tradition soufie de Kenan Rifai, la grande majorité des personnes qui ont rejoint le groupe de Cemalnur Sargut n’avait qu’un rapport éloigné à la religion. Soit elles avaient reçu une éducation très sécularisée, soit elles s’étaient distanciées de la religion qui leur avait été transmise dans leur enfance. Les entretiens montrent que les personnes interrogées aspiraient à une vie moins matérielle et moins sécularisée et désiraient un contact plus proche au sacré et au spirituel:
En même temps, j’essayais de pratiquer ma religion mais il y avait l’alcool, les cigarettes, beaucoup de choses dans ma vie qui ne vont pas bien avec la religion. Il y avait des contradictions qui m’ont fait prendre conscience que je devais prendre une décision. Mon mode de vie ne me paraissait pas approprié. Je n’arrivais pas aider les gens, j’étais centré sur moi, je ne faisais que gagner de l’argent et le dépenser, cela ne me plaisait pas. (Entretien avec Engin, 05.08.2007)
Elles veulent donner du sens à leur vie et être réalisées intérieurement mais ne trouvent pas ce qu’elles cherchent dans l’islam exotérique:
En 1995, ma mère et moi étions allées au pèlerinage mineur à la Mecque (Umre). J’avais été bouleversée. Nous sommes restées 17 jours. Quand je suis rentrée à Istanbul, je faisais tout mon possible pour faire durer cette beauté, ce goût. J’allais à la mosquée dès que l’appel à la prière retentissait, mais je n’arrivais pas retrouver ce goût. Quand j’ai participé pour la première fois au sohbet de Cemalnur Abla, j’ai regardé tout le monde. Tout le monde était beau et le sohbet était beau et je me suis dit: "C’est ça, le goût de la Kaaba est ici." (Entretien avec Ebru, 27.09.2006)
Dans certains cas, cette prise de conscience est liée à un épisode douloureux, une dépression ou un deuil:
En fait, je n’ai pas vraiment été en recherche. Le père de ma propre grand-mère maternelle était un cheikh rifāʿī mais je ne le savais même pas. Je l’ai appris après avoir rencontré Cemalnur Abla. C’est seulement après la mort de mon père…mais il y a toujours des questions que les gens se posent. Il y avait un groupe qui croyait aux ovnis, mais je ne sais même plus son nom. J’ai voulu les rencontrer et mon contact les en a informés mais leur guide spirituel a un peu réfléchi et a dit: "Elle n’appartient pas à ce groupe.". Un peu après, ma voisine du dessous qui était membre du groupe Cemalnur (ihvan), a entendu mes rêves et elle m’a dit un jour: "Ok, je vais t’amener quelque part. Le temps est venu maintenant." (Entretien avec Hatice, 01.08.2007)
Le cas de Lale est significatif aussi pour démontrer comment certaines personnes réussissent à donner sens aux épreuves auxquelles elles doivent faire face, une maladie dans son cas, grâce aux enseignements de la guide.
Itinéraire spirituel 5, Lale, née en 1973, gestionnaire, célibataire
Je viens d’une famille qui a un rapport normal avec la religion. En fait, c’était ma grand-mère qui faisait ses prières rituelles, ma mère aussi. Mon père fait le ramadan. Il fait les prières rituelles lors des fêtes religieuses, mais il ne les fait pas régulièrement. J’ai de la chance parce que j’ai étudié dans une école privée qui avait un très bon enseignant de religion, un collège dont une partie des cours était en anglais. Il y avait des amis juifs et chrétiens et nous avons appris le chamanisme, le confucianisme, les religions d’Egypte, et finalement le judaïsme, le christianisme et l’islam. Je lisais beaucoup à l’époque, tout ce que je trouvais. Puis j’ai terminé le lycée. Il y avait, comme toujours en Turquie, une opposition entre ceux qui sont trop yobaz (sectaires) et ceux qui sont trop décontractés, et une frange de la population entre les deux, nous. Tu ne te sens ni d’un côté ni de l’autre. Je n’ai pas réussi les examens pour entrer à l’université, puis nous avons déménagé. Les sohbet avaient lieu chez notre nouvelle voisine. Ensuite, ma mère a fait un rêve et elle est entrée dans le groupe à cause de ce rêve. Moi, je me suis demandé dans quel genre de groupe ma mère était entrée. Parce qu’il y a des franges extrêmes. J’y suis allée une fois, une année après ma mère, en 1994-95, et je me suis dis: "Tiens, elles sont un peu différentes" (rires). Au début, j’y allais une fois tous les deux- trois mois. Elles parlaient du fait que les maladies étaient des invitées, qu’il fallait bien les accueillir sans se plaindre. Cela me paraissait sensé et je me suis dis, "tiens, je vais essayer d’appliquer une ou deux de ces idées". Peut-on dire que c’est de la chance? J’ai eu un problème de goitre, assez sérieux, un problème qui a duré 6 ans. J’ai passé de 60 kilos à 150 kilos. J’ai eu des attaques très fortes et j’ai essayé de ne pas trop me plaindre. Puis, elles m’ont donné Dost, puis j’ai commencé à lire les livres de Samiha Anne et j’ai aussi commencé à lire le Maṯnawī mais je ne comprenais pas bien. Il me manquait une personne pour m’expliquer. Ensuite, j’ai rencontré Cemalnur Abla. En 1997, je travaillais beaucoup, même le samedi. Un jour, je suis allé voir Cemalnur Abla et je lui ai dit: "Dans mon entreprise, ils me font mentir, je le sais, je vais donner ma démission." Elle m’a dit de ne pas démissionner. Après, j’ai travaillé jusqu’en 2001. Ensuite, une grande crise économique a frappé la Turquie et j’ai été renvoyée. A ce moment, Cemalnur Abla m’a dit de commencer les cours de Coran. C’est ainsi que tout a commencé, j’ai commencé les cours, j’ai commencé à lire encore plus, plus exactement à fixer dans ma tête les choses que je lisais. Après, ma vie a vraiment changé. J’ai commencé à ne pas voir les choses comme avant. Avant, j’étais très triste. Je versais des choses sur mon corps. Quand j’étais triste, je me blessais la tête, je gardais tout à l’intérieur. Maintenant, je ne suis plus triste. (Istanbul, 24.06.2007)
A la recherche de relations vraies
En dehors d’une recherche spirituelle individuelle, de nombreuses personnes interrogées s’inscrivent dans une approche plus relationnelle du fait religieux. Selon Linda Woodhead, plusieurs études récentes démontrent un nouvel accent sur le relationnel dans la religion des temps modernes. Il semblerait que les femmes en particulier, mais aussi les hommes, aient tendance à penser et à apprécier la religion surtout en termes de sa capacité à favoriser des formes non instrumentales de relations (2003, p. 78). J’ai trouvé aussi dans les entretiens des disciples de Cemalnur Sargut cette attirance vers le soufisme exprimée en termes de qualité des relations qu’ils et elles espéraient trouver dans ce genre de cercles.
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Itinéraire spirituel 6, Rıza, né en 1970, chef d’entreprise, 1 enfant
Je suis né à Ankara, j’ai grandi là-bas avec ma famille. Ma grand-mère maternelle vivait avec nous. Elle était très souriante, pleine d’amour, elle aimait aider. Elle ne s’est jamais fâchée quand je faisais des bêtises. Elle faisait les prières rituelles, mais sinon dans la famille personne ne s’intéressait à la religion. Ma grand-mère elle-même ne faisait que les prières rituelles, avait un visage souriant et m’apprenait des prières. Pendant longtemps, je n’ai eu aucun lien avec la religion. J’ai d’abord étudié l’économie à Ankara, ensuite, je suis allé aux Etats-Unis et j’ai fait mon diplôme là-bas. En 1994, je suis retourné en Turquie et venu à Istanbul parce que notre usine était ici. J’ai commencé à travailler. En 1996, je me suis marié avec une très ancienne copine, mais nous n’avons pas réussi à être heureux. Je n’étais pas heureux non plus dans ma vie professionnelle. Jusqu’à 1999, j’ai vécu des moments difficiles, dans ma vie privée, dans ma vie de famille et ma vie professionnelle. J’ai toujours eu de l’intérêt pour la philosophie, l’amitié, l’amour et j’ai toujours été triste d’en constater le manque dans mon entourage. C’est pourquoi j’ai commencé à lire des choses à ce propos en 1999. J’ai lu un peu à propos du zen, du tao. Je suis allé à énormément de workshops. Je suis allé en Inde, j’ai fréquenté des spécialistes sud-africains, américains. Pendant 4-5 ans, j’ai cherché la droiture, l’honnêteté, les visages souriants. Je ne respectais pas les obligations de base de l’Islam, je ne les connaissais même pas. En Turquie, on nous a vraiment fait peur avec l’Islam, au travers des médias. On pense que se sont des choses despotiques, arriérées, terrifiantes. On a l’impression que la sérénité (huzur) ne peut pas venir de notre propre religion et on se met à s’intéresser à d’autres courants mystiques, le yoga, la méditation. Mais on reste toujours bloqué à un stade, on n’arrive pas à aller plus loin avec ce type de philosophies. En janvier 2005, ma femme actuelle, qui était ma copine à l’époque, devait faire une exposition pour le 14 février, à propos de l’amour. Sur l’invitation, nous avons mis un verset de Mevlana [Rūmī]. Quelques jours plus tard, elle a reçu un e-mail qui disait que Cemalnur Sargut allait faire une conférence à propos de Mevlana au centre OWO (centre proposant divers cours, conférences et activités dans des domaines variés touchant au bien- être et à la spiritualité, comme de la méditation, du yoga, Feng Shui, homéopathie, etc)75. Cela nous a intéressés et nous y sommes allés. Comme j’avais fait beaucoup de méditation avec différentes techniques, je peux ressentir ce qui se passe dans mon corps, les énergies. Quand j’ai vu Cemalnur Hoca pour la première fois, pendant tout le sohbet, c’était comme si un aspirateur électrique aspirait mon cœur vers elle. Et depuis ce jour, nous essayons d’être toujours à côté d’elle. A ce moment, j’ai compris que ce que je cherchais depuis longtemps à l’extérieur était tout près, dans ma religion. Trouver de telles personnes…je me sentais comme une personne qui a trouvé de l’or, comme si j’avais retrouvé ma vie. Je n’arrivais pas à y croire. Ma femme et moi avons vécu un miracle. Et nous continuons à le vivre.
Ma famille a eu très peur au début. Mais les parents de ma femme ont fait connaissance avec le groupe. Ainsi, mes parents ont toujours entendu des belles choses à propos de ce chemin de la part de personnes de leur âge et qui ne sont pas sur ce chemin. Cela les a un peu rassurés mais ils ont eu très peur. En Turquie, on entend toujours des choses qui font peur à propos de la religion et de l’Islam, je ne sais pas si ce sont des mensonges ou la vérité. Cela peut être en partie vrai, il y a forcément des personnes avec des mauvaises intentions. Mais maintenant la famille de ma femme en dit seulement du bien. Surtout la grand-mère de ma femme. Elle dit: "Ils et elles ne ressemblent à personne d’autres. Ces jeunes sont exceptionnel·le·s, les liens qui les lient, leur attachement les un·e·s aux autres, ils et elles sont 40-60 mais comme une seule personne. Ils et elles sont tous cultivé·e·s, etc…" Depuis que je suis sur ce chemin, mes relations avec ma famille ont tellement changé, sont devenues tellement plus belles, j’ai plus de respect, plus de patience, je fais plus d’efforts dans mon travail. Je fais aussi plus d’efforts
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dans le domaine matériel mais dans mon esprit, j’ai rangé ces affaires matérielles à la bonne place, c’est pour cette raison que mes efforts ont augmenté, je pense. Ma famille assiste à tout cela. Ils voient que je suis bien, que je vais bien dans mes relations, dans mon travail. […] Je viens du monde matériel, ma famille est très riche mais je n’y avais pas trouvé la sérénité. (Istanbul, 01.08.2007)
Certain·e·s disciples ont commencé à prendre conscience que quelque chose ne leur plaisait pas dans les relations telles qu’ils ou elles les vivaient dans leur milieu avant leur adhésion et ont mentionné ceci comme une des raisons de leur recherche spirituelle, comme dans le cas de Nuran (voir aussi le témoignage de Derya, Itinéraire spirituel no 1):
J’aimais la bonté, l’honnêteté, la vertu et j’ai compris que je ne pouvais trouver cela que dans le soufisme. (Nuran, 11.09.2007)
C’est toutefois Rıza qui a le mieux exprimé cette idée dans les extraits reproduits (itinéraire 6), expliquant qu’il s’est lancé dans sa quête spirituelle car il cherchait l’amour, l’amitié et l’honnêteté qu’il n’arrivait pas à trouver dans son entourage. Il raconte, dans une autre partie de l’entretien, comment sa deuxième femme et lui avaient décidé de se couper de leur cercles d’amis car ceux-ci les avaient déçus:
Nous en avions marre de ces personnes [nos ancien· ne· s ami·e·s]. C’était des personnes très matérielles, qui pouvaient facilement mentir, flirter avec leurs amies ou les femmes des autres. Nous avions décidé de ne plus les voir. Et nous avons aussi décidé de ne plus boire. A ce moment là, l’e-mail de Hoca [Cemalnur Sargut] est arrivé, cela a été un grand cadeau. Je me demandais comment cela pourrait continuer, nous ne voyions plus personne. Et d’un coup, nous avons été entouré· e·s d’une armée d’ami·e·s, qui avaient encore plus de qualités que ce que nous pouvions espérer. (Rıza, 01.08.2007)
Ipek (itinéraires 2) quant à elle m’a confié qu’elle côtoyait un milieu professionnel très centré sur le profit au moment où elle s’est rendue à sa première réunion du groupe. Elle y a trouvé les femmes si souriantes et spontanées dans leur manière d’être ensemble et en a été tellement étonnée qu’elle a pensé que ça ne pouvait pas être vrai, qu’il devait y avoir une mise en scène. Elle dit avoir réalisé ensuite que le milieu dont elle rêvait en pensant qu’il n’existait pas, existait pourtant bel et bien76.
La dimension collective de l’engagement religieux s’ajoute donc à la quête individuelle. Nous reviendront sur l’importance du groupe dans le chapitre 7.