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3 LITERATURE REVIEW

3.6 V ALUE CHAINS

Selon Massé, deux grandes théories s’opposent dans la définition des valeurs : d’un côté, les défenseurs d’une approche subjective pour qui les valeurs sont le produit des intérêts ou des émotions de l’agent, et d’un autre côté les théories objectives qui insistent sur la stabilité des valeurs et leur indépendance par rapport aux intérêts conjoncturels (Massé & Saint-Arnaud, 2003). La seconde définition semble être la plus conforme à la plupart des théories sociales. Elle constitue la base de la définition proposée par Massé (2003 : 48) qui présente les valeurs comme :

« des construits socioculturels partagés (à des degrés divers) par les membres d’une communauté… elles apparaissent donc comme des critères utilisés pour justifier des conduites, soit comme des normes de référence à travers lesquelles sera apprécié le sens de l’agir ».

Les valeurs renvoient ainsi à la manière d’être ou d’agir qu’une personne ou une société considère comme idéale et désirable (Bréchon, 2003; Rocher, 1968). Il existe plusieurs valeurs contradictoires et d’importance inégale dans une société. Dans cette hiérarchie, celles qui dominent se présentent comme la solution de préférence qu’une société met en avant pour effectuer des choix sociaux (Kluckhohn & Strodtbeck, 1961), par exemple la façon de traiter les groupes et sous-groupes de la population notamment les femmes et les plus démunis (Meessen et al., 2006).

Peu de travaux ont été réalisés sur la question de l’importance des valeurs dans la trajectoire d’une politique publique. Les rares études que l’on trouve traitant de cette question portent généralement sur les politiques de discrimination positive. Kravitz et collègues (1993) ont étudié leurs effets sociaux. Leurs résultats montrent qu’elles ont donné lieu à une certaine opposition qui est vive, lorsque les programmes concernent les femmes ou les minorités visibles. En revanche, l’opposition est moins dure lorsqu’il s’agit de personnes souffrant de handicaps (Kravitz, 1993). En effet, aux États-Unis, les valeurs et l’idéologie penchent au

niveau des préférences vers des politiques qui favorisent l’égalité des chances plutôt qu’un traitement préférentiel (Bobo & Kluegel, 1993). Le « Self-interest » semble être la cause principale de l’opposition contre ces politiques, nous disent Kravitz et collègues (1993) qui n’ont cependant pas étudié les ressorts psychologiques à la base de ce comportement. Beaton et Tougas (2001) ont étudié cet aspect au Canada et considèrent qu’au-delà du « Self interest », c’est la conception de la justice sociale des individus, émanation de leurs valeurs qui joue le rôle décisif dans l’attitude qu’ils ont envers les politiques ciblées (Beaton & Tougas, 2001). Une autre enquête menée au Canada soutient que la question des valeurs apparaît comme l’élément déterminant à l’opposition contre les politiques de discrimination positive (Bobocel & Son Hing, 1998). Ce qui est corroboré par les études de Daniels (2002) qui montrent que la position des personnes envers les politiques d’« affirmative action » dépend largement de leurs valeurs. Ainsi, ceux qui pensent que la maladie et les handicaps sont des infortunes, mais qui ne sont pas injustes s’opposent plus durement aux politiques de discrimination positive et préfèrent les politiques qui cherchent à égaliser les opportunités (Daniels, 2002).

Cette pluralité des conceptions de justice sociale est au cœur des travaux de Contandriopoulos (2003) qui considère que les sociétés modernes sont traversées par trois grandes valeurs, continuellement en tension et qui définissent la forme de leurs institutions et constituent la pierre angulaire de leur organisation sociale. Ces trois grandes valeurs sont l’équité, la liberté et l’efficience. La prééminence de l’une d’entre elles dans une société traduit la conception de la justice sociale qui y prévaut (Contandriopoulos, 2003). Ainsi, plus une société privilégie l’équité, plus elle a tendance à favoriser un contrat social qui promeut l’universalité de l’accès aux soins. A contrario, plus une société est libérale individualiste, plus elle a tendance à laisser le marché sévir et accepter l’exclusion de certaines personnes des systèmes de santé (Contandriopoulos, 2003). En d’autres termes, l’organisation du système de santé dans un pays « reflète et concrétise certaines valeurs et principes » (Contandriopoulos, 2003 : 4). Voilà pourquoi, tout projet de transformation sociale doit prendre en compte les valeurs et croyances des personnes qui forment des éléments incitatifs du processus de changement (Contandriopoulos, De Pouvourville, Poullier, & Contandriopoulos, 2000). Tant qu’il n’y a

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pas de changement dans le système dominant de croyances, toute tentative de transformation dans une société ne peut être que marginale (Contandriopoulos et al., 2000), car la répartition des ressources n’a rien d’absolu dans une société, elle repose sur ce que ses membres considèrent comme juste (Sen, 1993).

L’absence de prise en compte de cette réalité semble expliquer le décalage dans les politiques ciblées entre les préférences au niveau central et celles du niveau local (Conning & Kevane, 2002). Ainsi, en Indonésie, les rapports d’évaluation montrent que les chefs de village et les leaders locaux ont préféré distribuer les subventions de riz de manière égalitaire et indifférenciée, contrairement aux recommandations du programme ciblé (Weiss, 2005). Au Burkina, une étude qui a questionné les effets contextuels et sociaux des politiques ciblées sur les indigents nous renseigne qu’il existe un réel problème d’adéquation entre le ciblage et les valeurs dominantes de la société dans la zone du Yatenga. Chez les Mossis, « l’égalité de l’accès aux soins pour tous prime sur l’équité d’accès pour certains. La mobilisation du principe de l’équité verticale qui postule un accès différent pour des besoins différents n’est pas envisagée » (Ridde, 2006a : 25). Les préoccupations de la population locale semblent être orientées vers le maintien de la paix sociale plutôt que la prise en charge des plus démunis.