4. ANALYSE
4.2 l-variabelen
Le Parti communiste roumain1
Étant donné le rôle joué par le Parti communiste roumain (PCR) et l’influence qu’il a exercée sur l’ensemble de la société roumaine entre 1947 et 1989, il convient de résumer brièvement ici son existence, à partir de sa naissance jusqu’à son arrivée au pouvoir.
De manière générale, les partis de gauche ont eu une influence limitée dans la vie politique roumaine pendant la période de l’entre-deux-guerres, car le pays, à prédominance agraire, ne disposait pas d’une classe ouvrière autochtone suffisamment forte pour que ces partis puissent s’y appuyer. Il s’était de plus avéré que la préférence de la paysannerie allait au Parti national paysan (PNT - fondé en 1926 par l’union du Parti paysan et du Parti national de Transylvanie) dont le programme prévoyait le contrôle de la paysannerie sur les moyens de production de l’agriculture et un renforcement des autorités locales au détriment des autorités centrales2.
Après la Première Guerre mondiale, le Parti social-démocrate, principal parti démocratique de gauche, était divisé en deux fractions distinctes : les « maximalistes » et les « minimalistes »3. La différence entre les deux groupes était de taille : les premiers étaient l’équivalent des bolcheviks de Russie, prônant la nécessité de l’instauration immédiate de la dictature du prolétariat par la révolution, tandis que les seconds avaient adopté une attitude plus modérée à l’égard de la transformation violente de la société et suivaient la tradition socialiste occidentale4.
La création du Komintern, en mars 1919, a cristallisé cette évolution conflictuelle des deux fractions, en attirant dès le début les « maximalistes », qui plaidaient pour
1 Pour la période d’avant le 23 août 1944, voir aussi : S. Fischer-Galati, The New Rumania :From
People’s Democracy to Socialist Republic, Cambridge, Massachusetts, MIT Press, 1967, pp. 1-16 ; R. R.
King, History of the Romanian Communist Party, Stanford, California, Hoover Institution Press, 1980, pp. 9-38 ; C. Durandin, Histoire des Roumains, Paris, Fayard, 1995, pp. 235-377 ; D. Deletant, România sub
regimul comunist (La Roumanie sous le régime communiste), Bucuresti, Fundatia Academia Civica, 1997,
pp. 9-61 ; D. Deletant et coll., Istoria României (Histoire de la Roumanie), Bucuresti, Enciclopedica, 1998, pp. 395-452 ; D. Deletant, Teroarea comunista in România. Gheorghiu-Dej si statul politienesc, 1948-
1965 (La terreur communiste en Roumanie. Gheorghiu-Dej et l’Etat policier, 1948-1965), Polirom,
Bucuresti, 2001 ; F. Constantiniu, O istorie sincera a poporului român (Une histoire sincère du peuple roumain), Bucuresti, Univers Enciclopedic, 1999, pp. 302-341.
2 La force électorale du PNT est mise en évidence par les résultats des élections générales : en
1926, il obtient 28 % des suffrages exprimés, en 1928 78 %, en 1932 40 % et en 1937,20 %. D. Deletant, 2001, op.cit., p. 15.
3 G. Ionescu, Communism in România, 1944-1962, Londra, RIIA/Oxford University Press, 1964,
p. 1-28, cité par D. Deletant, 2001, op.cit., p. 15.
4
l’affiliation au Komintern. C’est ainsi qu’après le retrait des éléments modérés, le 9 mai 1921, le PCR1 a été constitué à l’issue de son premier congrès.
L’appartenance au Komintern est la principale raison de l’interdiction du PCR par le gouvernement roumain, en avril 1924. Autrement dit,, le PCR est devenu dès sa constitution un parti anti-national2, à contre-courant de l’évolution du pays, soutenant les intérêts et les revendications territoriales de l’Union Soviétique en dépit des sentiments de la majorité de la société roumaine, y compris de sa classe ouvrière. Tout en attirant inévitablement les membres des principales minorités ethniques de Roumanie au sein du parti, sa politique à l’égard de « l’autodétermination des minorités » a simultanément renforcé son image de formation politique étrangère3.
Le germe de dictature et de subordination à l’égard de Moscou y était déjà implanté. Gheorghe Cristescu, premier Secrétaire Général du Parti communiste, d’origine roumaine, avait officiellement reconnu que la ligne politique intransigeante dictée par le Komintern et adoptée sans réserve nuisait à l’intégrité territoriale de la Roumanie et risquait de conduire à l’interdiction du Parti. A la suite de cette prise de position, il a été remplacé par Elek Köblös à la tête du Parti.
Ces grands obstacles à la popularité du PCR, auxquels s’ajoutaient le caractère clandestin de son fonctionnement et l’ignorance des traditions et des mentalités roumaines, ont fait que, jusqu’en 1944, il n’a jamais dépassé 1 661 membres pour une population d’environ dix-huit millions d’habitants4, et qu’il était considéré comme une formation politique marginale et impopulaire.
Par ailleurs, à cause des conditions illégales dans lesquelles il déployait son activité, le Parti communiste s’efforçait d’exercer son influence à travers ses organisations légales, dont la plus importante était « Blocul muncitoresc-taranesc » (le bloc des ouvriers et des paysans), qui obtint un record électoral en 1931, en emportant 2,5 % des voix et cinq sièges au parlement5. Malgré ces résultats, l’importance du PCR dans l’arène politique et son influence sur l’opinion publique roumaine demeurèrent insignifiantes jusqu’à l’occupation soviétique du pays, en août 1944.
1
A cause de la surveillance policière et des arrestations, cette réunion a dû être interrompue un jour après l’adoption de la décision d’affiliation au Komintern. Une année plus tard, un deuxième congrès a ratifié le nom de « Parti communiste de Roumanie, section de l’Internationale communiste » (enregistré comme tel au Komintern) et élu ses dirigeants.
2
En raison du problème de la reconnaissance territoriale de deux régions, la Bessarabie et le Nord de la Bucovine, qui appartenaient à la Roumanie depuis la fin de la Première Guerre mondiale, en vertu des Traités de Versailles (1919) et de Trianon (1920). L’Union Soviétique revendiquait ces territoires et, à travers le Komintern, elle imposait sa volonté au Parti communiste de Roumanie.
3
Une analyse de la structure ethnique du Parti pendant les années trente montre que les Roumains, soit 72 % de la population du pays, ne représentaient que 23 % des membres du Parti, alors que les Hongrois, qui étaient moins de 8 %, occupaient 28 % du PCR. Les chiffres sont analogues pour les Russes et les Ukrainiens, respectivement 3 % et 10 %, pour les Bulgares, 2 % et 10 % et, pour les Juifs, 4 % et 18 %. M. Shafir, Rumania : Politics, Economics and Society, Londra, Pinter, 1985, p. 26, cité par D.Deletant, 2001, op.cit., p. 21.
4 L’évolution du nombre des membres du PCR est la suivante : en 1925 = 1 661, en 1926 = 1 500,
en 1927 = 300, en 1928 = 500, en 1929 = 461, en 1930 = 700, en 1936 = 1 083, en 1937 = 1 635. La population de la Roumanie a augmenté de 18 052 896 en 1930 à 19 9333 802 en 1937. Les Dossiers du
Komintern, fond 495, opis 25, dos.744, au Centre Russe pour la conservation et l’étude des documents de
l’histoire contemporaine, cité par D. Deletant, 2001, op.cit., p. 22 et K.Hitchins, op.cit., pp. 333-334.
5 I. Scurtu, G. Buzatu, Istoria Românilor in secolul XX (1918 – 1948), Bucuresti, Paideia, 1999, p.
Une comparaison avec les autres partis communistes d’Europe de l’Est montre qu’après 1944, la croissance numérique du PCR fut de loin la plus dynamique, malgré la proportion réduite de ses membres par rapport à la population du pays1 :
Nombre de membres du Parti communiste Pays 1939 1947 Bulgarie 8 000 510 000 Hongrie 30 000 750 000 Pologne 20 000 800 000 Roumanie 1 000 710 000 Tchécoslovaquie 80 000 1 300 000 Yougoslavie 15 000 400 000
En analysant les raisons qui ont déterminé pendant cette période les Roumains à s’inscrire massivement au Parti communiste, Daniel Barbu parle d’une « prédisposition » de ces derniers au communisme et considère que l’option pour ce régime d’une importante partie de la société roumaine d’après guerre serait due à un « indiscutable choix historique »2.
Nous pensons qu’il ne s’agit ni de conviction ni d’un vrai choix, mais simplement du fait que l’occupation soviétique a été ici plus dure qu’ailleurs et que, par la suite, les stratégies du Parti communiste pour arriver et se maintenir au pouvoir y ont été plus radicales que dans les pays voisins.
Par ailleurs, des analyses ultérieures montrent que les effectifs communistes n’étaient nulle part moins sûrs qu’en Roumanie. « Ici, la puissance réelle, la seule puissance qui maintenait l’équipe dirigeante au pouvoir, était la puissance soviétique. Depuis 1945 et surtout depuis 1947, rien d’important ne pouvait y être entrepris qui n’eût pas été recommandé et approuvé par les Soviétiques »3.
Le caractère radical des stratégies adoptées par le Parti communiste roumain, notamment pendant la période d’installation du régime, ressort très clairement des propos d’Ana Pauker, un des plus importants leaders communistes de l’époque et Ministre des affaires étrangères vers la fin des années quarante et début des années cinquante, lors d’un entretien avec Ileana de Roumanie, la tante du roi Michel : Je me souviens lui avoir
1
Les chiffres statistiques sont extraits de François Fejtö, Histoire des démocraties populaires, Tome I, L’ère de Staline (1945-1952), Paris, Seuil, 1952, p. 195.
2 Voir l’intervention de Daniel Barbu dans l’ouvrage collectif dirigé par Lucian Boia, Miturile
comunismului românesc (Les mythes du communisme roumain), Bucarest, Nemira, 1998, pp. 175-197.
3
demandé de m’expliquer quelques-uns des principes et méthodes communistes, par exemple, pourquoi ils utilisaient autant la violence, alors même que la violence n’a jamais convaincu personne. Elle m’a répondu calmement : « La violence n’était pas là pour convaincre, mais pour effrayer. Quand quelqu’un plante quelque chose de nouveau, il y détruit d’abord tout ce qui pousse, y compris les racines et les branches, avant de mettre la terre à niveau. Ce n’est qu’après que les plantes pourront croître correctement »1. C’est effectivement ainsi que le projet communiste a été réalisé en Roumanie.
Au niveau européen, il semble notoire que le communisme était un régime imposé par le conquérant et qu’au plan territorial, sa progression était exactement calquée sur l’avancée de l’armée rouge2.
Les régimes de dictature (1938 – 1944)
Afin de mieux comprendre la période totalitaire communiste, il nous paraît indispensable d’éclairer la situation de la réalité roumaine qui a précédé le communisme, c’est-à-dire les trois dictatures consécutives de droite que la Roumanie a connues juste avant, puis pendant la Seconde Guerre mondiale : la dictature royale (1938 – 1940), la dictature nationale légionnaire, de quelques mois (entre septembre 1940 et janvier 1941), et la dictature du général Antonescu (1941 – 1944).
La situation géopolitique et les problèmes de simple survie de la Roumanie à la veille de la Deuxième Conflagration mondiale, ont joué un rôle capital dans l’orientation des attitudes, tendances et mentalités prédominantes de l’opinion publique roumaine, ainsi que dans les prises de position et les décisions assumées par les dirigeants politiques et par l’opposition démocratique de l’époque.
Cette période, extrêmement complexe, a eu comme première conséquence une difficulté à faire la part des choses entre les événements internes et la situation externe, ainsi que des répercussions qui influencèrent passablement la vie d’après guerre pendant plusieurs décennies.
Nous présentons ci-dessous un tableau chronologique des événements. Il est destiné à donner des repères temporels et à synthétiser la succession des moments cruciaux pour une partie importante de l’histoire roumaine contemporaine3.
1
Princesse Ileana, Traiesc din nou (Je vis à nouveau), Humanitas, Bucarest, 2005, p. 290.
2
Voir L. Boia, România tara de frontiera a Europei (La Roumanie, pays frontière de l’Europe), Bucarest, Humanitas, 2002, p. 98.
3 L’historiographie roumaine définit le syntagme histoire contemporaine comme la période allant
de la création de la Grande Roumanie, en 1918, par l’union de la Transylvanie avec la Roumanie et sa reconnaissance internationale, à la fin de la Première Guerre mondiale, par la Conférence de paix de Paris (1919) et le Traité de Trianon (1920) jusqu’à nos jours. Le syntagme histoire moderne correspond quant à lui à la période qui la précède, soit depuis l’union des Principautés de Moldavie et de Valachie sous le nom de Roumanie, en 1859, jusqu’à 1918.
Date / Période Événement historique / Brefs commentaires 10 février 1938 –
6 septembre 1940
Le 10 février 1938, le roi Charles II instaure l’état de siège dans tout le pays. C’est le début de la dictature royale. Le roi remplace le gouvernement Goga par un « gouvernement consultatif » dirigé par le Patriarche orthodoxe Miron Cristea, supprime par décret tous les partis politiques, institue « Le Front de la renaissance nationale » comme parti unique ayant le droit de proposer des candidats aux élections parlementaires et administratives, instaure le contrôle de l’armée sur l’administration civile, suspend l’inamovibilité de la magistrature, ordonne la censure de la presse.
Pendant cette période, qui correspond au début de la Seconde Guerre mondiale, la Roumanie perd la Bessarabie, la Bucovine, le Nord de la Transylvanie et la Dobroudja.
6 septembre 1940
– 23 janvier 1941 Le roi Charles II abdique le 6 septembre 1940 en faveur de son fils, qui avait dix-neuf ans. Le jour de l’intronisation du jeune roi Michel, le général Antonescu devient chef de l’État avec des pleins pouvoirs. Le 15 septembre, il proclame « L’Etat légionnaire », en appelant au pouvoir la « Garda de Fier »1.
La courte période de dictature légionnaire prend fin le 23 janvier 1941 avec la « rébellion légionnaire » qui oppose les partisans de Horia Sima aux forces armées du général Antonescu.
Antonescu gagne avec l’accord tacite de Berlin, dont le seul intérêt, pendant cette période de guerre, reposait sur la garantie de l’ordre et de l’assurance des ressources de la Roumanie.
23 janvier 1941 –
23 août 1944 Après avoir fini les règlements de comptes avec les légionnaires, en les écartant du pouvoir, Ion Antonescu institue en janvier 1941, avec l’accord de l’Allemagne, une dictature militaire portant son nom (dictature antonescienne). Il choisit un cabinet composé principalement de militaires, dont le but était d’assurer l’ordre public et une administration efficace. Toutes formes d’organisations ou réunions politiques, religieuses ou culturelles étaient interdites. De nombreuses mesures antisémites2 furent prises au fur et à mesure que la Roumanie se rapprochait de l’Allemagne.
1 La Garde de fer, mouvement légionnaire constitué en parti politique d’extrême droite, dirigé par
Corneliu Zelea Codreanu et Horia Sima et ayant comme mentor spirituel le professeur Nae Ionescu. Défendant des positions ultra-nationalistes, les légionnaires plaidaient pour le rapprochement avec l’Allemagne nazie.
Nae Ionescu, personnalité de grande envergure intellectuelle, ayant également comme disciples Mircea Eliade, Emil Cioran, Mircea Vulcanescu et Mihai Sebastian, s’est attaché à articuler la connaissance de soi, l’existentiel personnel avec le salut collectif, remettant en cause toute la tradition libérale et démocratique et justifiant ainsi une modernité anti-occidentale. En revanche, il ressuscitait les valeurs traditionnelles de la spiritualité et la philosophie mystique orthodoxe, dans un mélange aussi séducteur qu’élitiste avec les sentiments nationaux. Dans les années trente, le message de Nae Ionescu eut une très large audience. Voir C. Durandin, op.cit., pp. 274-280.
2
Le 22 juin 1941, la Roumanie entre en guerre de côté de l’Axe et contre la Russie et les Alliés occidentaux.
23 août 1944 – 30 décembre 1947
Au printemps 1944, les partis politiques d’opposition1 constituent le Bloc démocratique. Le 23 août, le roi Michel, soutenu par cette coalition d’opposition, dirige le coup d’État2 qui renverse le régime de dictature militaire du maréchal Antonescu, sort la Roumanie de l’Axe et l’engage à la fin de la guerre du côté des Alliés, donc des armées soviétiques.
Le 23 août 1944, jour du changement de camp pour la Roumanie, marque également le commencement de la période de transition de la dictature antonescienne vers le totalitarisme communiste.
Les commentaires qui suivent ce tableau ne se substituent pas à une présentation exhaustive, mais essaient seulement de donner au lecteur un éclairage sur la période analysée.
A la fin des années 1930, les conditions étaient réunies pour permettre le discours unique. Imposant une mise au pas totalitaire, le roi Charles II devenait la figure centrale de la politique roumaine3.
Sur le plan externe, malgré la paix wilsonienne du 28 avril 1919 qui avait mis fin à la Première Guerre mondiale et le pacte Briand-Kellogg de 1928, auquel avaient adhéré la plupart des pays, les années 1930 connurent la montée des dictatures en Allemagne et au Japon. En Italie, Mussolini était déjà au pouvoir depuis 1922 et une ascension des idéologies nationalistes et du racisme se développaient dans la plupart des pays européens.
À l’intérieur du pays, le faible niveau d’instruction de la population, l’état matériel précaire de la paysannerie (représentant la grande majorité électorale) et la politique gouvernementale ont contribué à faire percevoir l’Etat comme un oppresseur financier, par des taxes et des impôts nouveaux. Cela permit au roi Charles II d’apparaître, le 10 février 1938, comme un « sauveur » de l’ordre et de la sécurité interne, en annonçant les premières mesures mettant fin au système de pluripartisme démocratique.
Ainsi, le roi abolit-il la Constitution de 19234 pour la remplacer, sans consulter le pays, par une autre fondée sur des principes corporatistes et légiférant le pouvoir absolu du roi. Il décréta la dissolution de tous les partis et associations politiques et nomma le patriarche orthodoxe Miron Cristea à la tête d’un gouvernement « consultatif » incluant sept anciens Premiers ministres et le général Ion Antonescu comme ministre de la défense.
1
Dans l’ordre de leur importance à ce moment-là : national paysan, national libéral, social- démocrate et communiste. Ce dernier était de loin le plus faible de l’alliance.
2 Sur le coup d’Etat du 23 août 1944, voir C. Durandin, op.cit., pp. 333-348. 3
Voir C. Durandin, op.cit., p. 304 et suiv.
4 C’est la première constitution « libérale » de l’histoire contemporaine de la Roumanie (et la
deuxième depuis sa création comme Etat indépendant en 1866). La Constitution de 1923 fait référence en Roumanie par son caractère démocratique qui a consolidé les bases législatives de l’Etat national roumain moderne. Voir I. Scurtu et G. Buzatu, op.cit., pp. 151-153.
De décembre 1938 — quand le Front de la Renaissance Nationale se constitua comme unique organisation politique légale de l’État, avec pour but « la mobilisation de la conscience nationale en vue d’entreprendre une action solidaire et unitaire roumaine, de défense et de prospérité de la patrie, ainsi que de renforcement de l’État »1 — à juin 1940, quand celui-ci devint « parti unique et totalitaire » sous le nom de Parti de la
Nation, le roi déploya tous les moyens de propagande existants pour obtenir un appui
populaire aussi grand que possible.
Pour le lecteur privilégié d’aujourd’hui, ce paysage politique frappe par de nombreuses similitudes avec celui qui allait venir après 1947 : sur l’initiative de Charles II et de son Premier ministre Armand Calinescu, est apparu un journal officiel du régime,
La Roumanie, dirigé par l’écrivain César Petrescu ; la radio transmettait chaque jour des
déclarations, des proclamations et des commentaires en direct sur les visites faites par le roi, qui était nommé « le sauveur », « l’homme providentiel », « le voïvode de la culture »2 ; la presse écrite lui consacrait des pages entières, où les photos du monarque étaient omniprésentes, tandis que le service de la censure interdisait l’apparition dans la presse des commentaires ou des photos des leaders politiques de l’opposition. Presque chaque jour, il y avait une festivité, avec discours, distribution de médailles, de cadeaux, où les fanfares ou les chorales accompagnaient les éloges exprimés par les scientifiques et les personnalités culturelles.
Le culte de la personnalité de Charles II préfigure celui de Nicolae Ceausescu dans les années quatre-vingts. L’association des deux noms exige toutefois des précautions, car il est notoire que le monarque a appuyé et encouragé les institutions culturelles de son temps3, tandis que le dictateur les a écrasées en les subordonnant à des critères idéologiques. De même, on ne peut pas comparé Charle II, qui était un homme cultivé, à Ceausescu, dont l’incurie était notoire.
Les mesures à caractère antisémite n’allaient pas tarder : le 8 août 1940, un décret-loi visait l’état juridique des Juifs de Roumanie ; il prévoyait la révision de la citoyenneté des Juifs établis en Roumanie après le 30 décembre 1918 ; le 11 octobre 1940, le numerus clausus4 écartait les Juifs de l’enseignement d’Etat ; les Juifs ne
pouvaient pas occuper des fonctions publiques, il leur était défendu d’être militaires de carrière et de posséder des propriétés rurales5.
Au niveau de la politique externe, le roi se heurta à l’impossible : vouloir à la fois apaiser Paris et Londres, convaincre Berlin et apaiser les tendences agressives de Moscou révèle la dépendance et l’impuissance de la Roumanie « qui se trouvait au point d’intersection des intérêts russes et des intérêts de l’Europe centrale, aux bouches du
1 Archive N.I.C., fond F.R.N., dos. 27, vol.I, f.3, cité par I. Scurtu et G. Buzatu, op.cit., p. 352. 2 Les journaux Timpul (Le Temps) du 17 octobre 1939 et Universul (L’Univers) du 3 janvier