1 Isabelle Grangaud et Isik Tamdogan-Abel (1996), Voyage en islam. In Olivier Abel, Le réveil des anges,
messagers des peurs et des consolations. Paris : Editions Autrement - Collection Mutations n° 162, p. 109-110.
2
Ce que nous disions sur le mensonge.
3 Richard Lioger (manuscrit).
4 Cette partie est dédiée à la mémoire de Zidiya, l’informatrice que nous présentons à ce stade du travail.
Plusieurs mois après l’écriture de cette partie, nous avons eu le regret d’apprendre la disparition de notre informatrice. J’espère que les lignes qui vont se succéder le long de l’étude seront fidèles à sa mémoire.
Tous les travaux, toutes les actions, sont reliés aux intentions (innamā al-a‘mālu bi-n-niyyāti)
La demande du client détermine le dispositif technique. Plus il est compliqué, plus la demande semble discutable, plus nous nous situons dans la sorcellerie. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes hors du maraboutisme. Il y a plusieurs types de marabouts. Chacun a ses habitudes. Les intentions premières sont essentielles. Si l’intention est jugée comme noble, nous sommes dans des catégories de pratique ou la simple touche maraboutique, la simple et seule imposition de mains, peuvent faire effet. Car nous avons observé Mohamed faire lever l’œuf. Mais qu’est-ce qui distingue Mohamed d’une femme presque centenaire, considérée comme sainte selon la terminologie locale, et qui faisait également devant nous un test de l’œil avec une toute autre technique que Mohamed ?
Zidiya est né à Ghadra au mois d’octobre 1920. Zidiya fait partie des awlād Messadi, fraction de la grande famille des Beni Yazid. Zidiya est un pseudonyme de Beni Yazid. Son vrai nom est Sassiya bint Salah ben Ali Messadi. Cette famille vit dans les gouvernorats de Gabès et d’El Hamma.
Pendant sa jeunesse, Zidiya s’était éprise d’un paysan qui travaillait pour son mari, un homme très fortuné. Ce paysan, quand il était sur les lieux de son labeur, à proximité de la propriété de son patron, chantait, chantait d’une telle façon que Zidiya ne pouvait y rester insensible. Sa voix était très mélodieuse. Il a amadoué Zidiya. Elle a quitté Gabès, sa famille, son mari, tous ses biens, pour cet homme. Ensuite, elle s’est repentie. Elle a appris des techniques, est devenue pieuse, le pouvoir lui est venu. Lors d’un entretien dans sa petite maison – bâtie par le voisinage pour remplacer sa vieille tente – en compagnie de deux de ses petites filles, une cliente la sollicitait :
La femme s’est assise aux côtés de Zidiya. Cette femme avait les yeux hagards. Elle venait parce qu’elle pensait être frappée par l’œil. Elle se plaignait de fatigue. Zidiya a pris son foulard qui lui servait de turban, a mesuré les coudées de ce foulard. A chaque coudée, elle plaçait une épingle ou une allumette qui transperçait le foulard, pour ne pas perdre les mesures. Elle mit le foulard dans sa main, apposa cette main sur tout le corps de la patiente en récitant les paroles suivantes : « eh mauvais œil qui est précieux, sors de ce corps. Si tu
appartiens aux femmes, sors des vêtements. Si tu appartiens aux hommes, sors des pierres. Si tu es des esclaves, sors de loin. Si tu es des serviteurs, sors des pieds. Les cheveux ne poussent pas dans la paume de la main. Et l’œil ne peut pas s’y fixer. Cinq et jeudi sel et édad1 dans l’œil des envieux, des jaloux ». Zidiya compta de un à sept. Elle tourna son bras dont la main pressait encore le foulard sept fois autour de la patiente. Elle déroula le foulard, vérifia les mesures. A chaque fois, les repères ont reculé d’environ une dizaine de centimètres, ce qui signifiait que les coudées avaient rétréci, que la malade était frappée par l’œil. Zidiya reprit le foulard dans les creux de sa main, l’appliqua à nouveau sur la malade en renouvelant ses gestes et paroles. Les coudées reprirent leur longueur initiale. Elle recommença le même processus, la longueur ne changea plus, la malade était bien guérie. La femme donna à Zidiya un peu d’argent.
Plusieurs fois nous avons eu à apprécier les gestes de cette femme. Zidiya a hérité cette technique de la famille de Rbaya2 : une autre fraction de la famille des beni Yazid. Pendant son enfance, lorsqu’elle souffrait d’un quelconque trouble, elle était habituée à leur rendre visite. A force de visites, elle s’est vue ordonner de pratiquer. Une femme, particulièrement, lui a transmis sa technique, une des seules qu’elle possède. Zidiya devait réussir par le simple fait qu’elle apposait ses mains sur celles de cette femme.
Pour que sa technique fonctionne, Zidiya doit toujours invoquer le nom de cette femme de la famille des Rbaya. Zidiya revendique, à la différence de Mohamed, son héritage. L’héritage est la condition sine qua non de l’efficacité. A ce moment, nous ne sommes plus dans la simple habitude. La condition de l’‘arrāf est dépassée. D’ailleurs Zidiya nous dit que même ses enfants, en invoquant son nom, peuvent pratiquer3. Seule l’intention et non le dispositif
1 Une plante de montagne. Nous nous excusons auprès du lecteur de n’avoir pu retranscrire ce terme
correctement.
2 Selon les familles, la technique peut s’avérer différente. Notamment en ce qui concerne le test de l’œuf. Il
existe une technique qui utilise une pierre blanche nommée shab. Il faut briser cette pierre en morceaux et en récupérer un assez gros. Ensuite le ou la guérisseuse récite quatre sourates du Coran tout en tournant le morceau de pierre de gauche à droite devant la personne malade. Ensuite la pierre est placée sur un brasero en combustion. Si c’est une femme qui a le mauvais œil, le sexe d’une femme apparaît. Si c’est un homme, c’est le sexe d’un homme. Mais il y a une autre caractéristique : si la personne frappée par l’œil se trouve dans un autre lieu ou fait partie d’un autre lignage, le morceau de shab peut s’allonger dans le brasero. Si la personne est proche, le morceau garde alors sa longueur initiale.
3 Nous avons eu l’occasion d’interroger un des descendants de Zidiya alors qu’il était venu faire des rénovations
de peintures dans la maison paternelle. Ce peintre et petit fils de Zidiya se nomme Ali (avant de présenter les propos tenus lors de cette entrevue, il convient de préciser que du mari qu’elle a fuit, Zidiya avait eu une fille
technique est déterminante. Les fils de Mohamed ne pouvaient pas pratiquer parce que, pour eux, exercer demandait un énorme effort, c’est à dire beaucoup de travail. Ils devaient se confronter au domaine et acquérir une certaine habitude. Ils devaient être protégés contre les mauvaises manipulations et le risque de se voir punir par les êtres surnaturels )de n’être pas assez chargés en baraka) ou par la dénonciation de leur environnement. Nous avons vu que, par définition, le marabout existe parce que le client le désigne comme tel. Par exemple nous avons évoqué le fait que les désignations des acteurs ne cessent de fluctuer. Rien n’empêche des personnes déçues par les soins d’un marabout réputé de le désigner comme un simple
‘arrāf ou même un simple charlatan, malgré le prestige de sa lignée. Rien n’empêche une
personne de doter un sorcier alors que cette réputation devrait revenir à plus prestigieux que lui.
aujourd’hui décédée. Zidiya ensuite s’est remariée à Bir El Haffey et, de cette nouvelle union, sont nés deux garçons et trois filles. Une de ses filles qui se prénomment Fatma est la mère d’Ali( :
« Ethn _ Si un scorpion te pique, tu n’as rien ? Ali _ Oui.
Ethn _ C’est un don ?
Ali _ Il y a que mon père qui peut faire ça. Mon père avait vingt ans, il a rêvé que quelqu’un, Sidi Abd El Kader [Djilani], lui donnait le laisser-passer pour que le scorpion ne lui fasse rien. Après deux jours, ma tante a été piquée par un scorpion, il a aspiré et elle était saine et sauve.
Ethn _ Tu fais partie de la famille de Sidi Amor ? Ali _ Oui.
Ethn _ Tu as hérité ?
Ali _ Moi et le grand frère qui suce le venin. Ethn _ Tu peux guérir les gens ?
Ali _ Non. En été, si un scorpion me pique, je n’ai rien. Ethn _ Il y a des ‘arrāf dans ta famille ?
Ali _ Ma grand-mère [Zidiya]. Ma grand-mère, c’est comme mon père. Elle a vu un homme mabrūk dans son rêve, Jédi Sidi Sillam, l’ancêtre de ma grand-mère. Elle l’a vu en rêve. Il lui a dit de faire. Elle peut voir l’avenir. »
Au sujet de l’ancêtre Jédi Sidi Sillam, nous avons recueilli les propos suivants :
« …Belgacem [à la traduction des propos de Zidiya] _ Alors elle nous parle d’un miracle de Sidi Sillam, qui a des miracles, un jour son père qui est propriétaire d’un grand troupeau de chameaux, c’est le soir, les dromadaires sont revenus mais malheureusement la belle chamelle n’est pas rentrée. Alors les gens sont allés la chercher et le propriétaire qui est son grand-père, de cette chamelle, a commencé à chanter des louanges sur Sidi Sillam et alors lorsqu’il a chanté des louanges, brusquement après la chanson sa femme a lancé des youyous en voyant la chamelle qui est arrivée. C’est un miracle de Sidi Sillam. »
III DE LA POSSESSION…
N’avons-nous pas ouvert ton cœur ?
Ne t-avons-nous pas débarrassé de ton fardeau qui pesait sur ton dos ?
N’avons-nous pas exalté ta renommée ?
Le bonheur est proche du malheur. Oui, le bonheur est proche du malheur.
Sourate XCIV, 1-6 L’ouverture1