• No results found

Hormis le fait d’être un écrivain, Rabah se déclare comme un voyant. Mais il précise que cette voyance relève des rūhānī. Ses êtres auxiliaires lui fournissent toutes les informations dont il a besoin :

Rabah [extrait du premier entretien que nous avons réalisé en présence de Belgacem au mois de juillet 2002] _ Une cigarette dans ma main, comme ça [à ce moment il approche la cigarette de son visage, plus précisément parallèlement au visage, en mettant le mégot à environ une dizaine de centimètres de ses yeux. Après avoir effectué ce geste, il se servait de sa cigarette comme une boule de cristal] et je parle avec vous dans…

…Bel _ Il peut parler d’un sujet, n’importe quel sujet.

Rabah _ Et je peux, dans ce sujet-là, je peux regarder. En regardant la cigarette comme ça. Un stylo dans ma main. Un objet dans ma main tant que vous parlez…

Bel _ N’importe quel sujet. Rabah _ Dans n’importe quel… Bel _ Dans n’importe quel sujet2.

1 Un dinar valait à peu près quatre francs (la conversion en euros étant beaucoup plus difficile, nous préférons

résonner en francs(. Cependant, pour avoir une idée exacte de la somme qu’un talisman peut représenter, il faut multiplier par cinq la conversion en franc, la vie tunisienne étant beaucoup moins chère pour une personne venant de l’occident. »

2 Rabah nous expliqua la découverte de l’existence de cette faculté :

« Rabah _ Un client est venu chez moi. C’est une femme et elle parle de son fils qui est allé en France et qui n’est pas revenu depuis quatorze ans. A ce moment, j’ai la cigarette dans la bouche, et la main sur le menton. Je pense. “Qu’est-ce que je vais faire ? qu’est-ce que je vais dire à cette femme qui pleure et qui demande l’aide de Dieu ?” Je réfléchis. Au fur et à mesure j’ai regardé la cigarette et j’ai vu tout ce que la femme cherche. J’étais effrayé. J’ai raconté à la femme ce que j’ai vu. Ce jour-là, la femme est rentrée chez elle et a reçu un coup de fil de son fils. Son fils lui a dit qu’il nous a vu, qu’il nous a entendu en rêve. Elle lui a dit ce qui s’était déroulé entre nous. Après ça, j’ai essayé de voir quelque chose moi seul, je n’ai rien vu. Je suis devenu fou de cette chose-là. Je l’ai oublié jusqu’à ce qu’une autre femme dont le fils est en Italie et qui ne revenait pas à cause de ses papiers qui n’étaient pas en règle, vienne me voir. J’ai pris la cigarette et j’ai vu que l’instrument qui est entre mes doigts, la cigarette, le stylo, ne marche que dans des cas précis. Des cas importants. J’ai noté ça comme lunettes et j’ai manqué mes lunettes. »

Pour évoquer cette faculté, Rabah employa le terme lunette. Personnellement nous ne comprenions pas de quoi il s’agissait. Pourtant le symbole est parlant. Lorsque sommes revenus pour la première fois du laboratoire, Rabah nous demanda de l’aide. Il nous dit qu’il avait perdu ses lunettes donc sa capacité à interpréter ou à prévoir les événements. Il avait été la victime d’un leurre. Il s’était fait dérobé symboliquement une faculté qui lui permettait de parcourir des distances pratiquement illimitées. Il n’était pas à l’abri d’une personne plus maligne que lui. Sur le moment, il se passa de notre aide et eut recours à un marabout décédé de Gafsa. La supercherie avait été provoquée, selon Rabah lui-même, par des transgressions aux normes religieuses.

Outre le fait d’être une protection, la bonne entente avec les esprits auxiliaires permet également d’établir des diagnostics. Par exemple, en ce qui concerne notre informateur, ils peuvent agir comme le prolongement de son corps, comme des outils. Rabah, grâce à eux, peut rétablir par des chirurgies invisibles des chairs abîmées. Pour symboliser cette opération, il parlait de piqûres invisibles pratiquées par les rūhānī à la manière de la médecine douce chinoise.

Rabah grâce à eux est également radiesthésiste. Il sait exactement où se trouvent les trésors laissés par la civilisation romaine sur son territoire1. Personne ne peut y avoir accès sans sa permission. Pour s’assurer que personne ne les convoite, ses gardiens )ses rūhānī) sont préposés à la surveillance de son territoire, qui couvre une surface de plusieurs dizaines de kilomètres carrés.

Rabah _ Les rūhānī travaillent comme je travaille. Ethn _ Et qu’est-ce qu’ils font en ce moment ? Rabah _ Maintenant ?

Ethn _ Ouais !

1 Ces trésors font l’objet de nombreuses convoitises de la part de la population de la région car ils s’échangent

sur le marché noir avec des valeurs importantes. Ceux qui se trouvent dans le besoin consultent les marabouts pour savoir où se trouvent ses trésors. Par exemple Rabah est censé connaître tous les secrets de la terre environnant le pays de Bir El Haffey )plusieurs milliers d’hectares( et est préposé à ce territoire. Il sait où se trouvent les sources d’eau mais également les pièces de monnaie romaine. Nous aurons l’occasion de nous rendre compte que l’existence de ces trésors n’est pas un mythe ; notre oncle Mohsen sollicita à de nombreuses reprises Rabah pour qu’il lui indique de tels emplacements.

Rabah _ Maintenant quelques qui dorment, quelques… je sais pas ! Ils travaillent… euh ! des gardiens. Des gardiens parce que je ne peux pas travailler sur tout le monde ! Comme les… C’est à dire que j’ai pour le domaine qui m’appartient, je les divise, je les répartis en parcelles et chaque parcelle est sous la dominance et sous le contrôle d’un des anges gardiens. Ethn _ Pour les trésors ?

Rabah _ Tout ! tout ! tout ! c’est pas que les trésors, les maladies, la réussite, l’échec, tout ! Tout ce qui concerne la vie.

Rabah peut également voir où se trouvent des sources d’eau. Son grand-père Tahar ben Barket a notamment montré cent un puits d’eau )Rabah tenait à ce dernier puits( aux habitants de Bir El Haffey alors que l’eau dans cette région très aride est une denrée précieuse.