x Charge dans les adhésifs
Au‐delà des propriétés siccatives, ce sont les propriétés de l’ocre comme charge que ces expériences ont tenté de montrer. Le pouvoir siccatif ainsi que les propriétés colloïdales des oxydes pourraient en faire des charges potentielles. On a utilisé par exemple l’ocre rouge comme charge dans le caoutchouc (Collectif, 1999).
Une étude expérimentale a montré que l’ocre jaune (composition indéterminée) peut jouer ce rôle lorsqu’elle est ajoutée à un adhésif à base de résine et de cire (Allain et Rigaud, 1976 : 717). En présence de cette charge minérale, les deux composés organiques forment un mélange homogène lorsqu’on le chauffe, ce qui n’est pas le cas lorsqu’ils sont employés seuls.
Une autre étude menée par Wadley et al (2009) a permis de constater que cette propriété n’est pas nécessairement celle des oxydes de fer. En effet, l’hématite pure mélangée à de la gomme végétale (famille des saccharides) produit un adhésif beaucoup trop cassant pour garantir son efficacité. Au contraire, l’ocre qui a permis de fabriquer les adhésifs les plus résistants contient un taux de silicium élevé, et présente une granulométrie variable. Cette observation conduit à différencier à nouveau les propriétés des oxydes purs, des propriétés des mélanges. Elle remet également en question l’importance de la présence des oxydes pour garantir une fonction technique. Par exemple, sans la présence d’oxydes de fer, cette charge aurait‐elle la même efficacité ? Si oui, alors il est clair que la fonction des oxydes n’est pas liée à la fonction de l’adhésif, elle est autre.
En résumé, il est possible de déterminer plusieurs propriétés exploitables pour l’hématite, tandis que seule la fonction de pigment apparait associée à l’utilisation de goethite (Tableau 10). Le rôle de charge, quant à lui, apparait davantage associé aux roches ferrugineuses qu’aux oxydes seuls, que nous avons regroupés sous le terme « ocre ». Toutefois, dans nombre des expérimentations que venons d’évoquer, le manque de connaissance des matériaux utilisés rend difficile une conclusion définitive sur le composant actif. La question se pose d’autant plus si on prend en compte la possibilité d’un ajout de charges d’un liant avant emploi. Au‐delà de cette discussion sur les propriétés de l’ocre, il faut donc s’intéresser à la fonction additive attribuée aux oxydes de fer dans leur contexte d’utilisation. Une description de ces contextes, telle que proposée dans certaines sources ethnographiques, peut permettre d’approfondir cette question.
Matériau Propriétés physiques ou chimiques Action Fonction Goethite Couleur et petite taille des cristaux,
bonne dispersion en suspension colloïdale
Pouvoir colorant
Petite taille de cristaux Pouvoir couvrant
Hématite Petite taille des cristaux, dureté Pouvoir abrasif Couleur et petite taille des cristaux,
bonne dispersion en suspension colloïdale
Pouvoir colorant
Petite taille de cristaux
Pouvoir couvrant
Adsorption d’eau et de molécules organiques Pouvoir siccatif Tableau 10 – Synthèse des propriétés, actions et fonctions strictement imputables à l’hématite et à la goethite, après discussion des hypothèses proposées par les sources archéologiques. Notes : La fonction de charge n’est pas liée aux oxydes ou hydroxydes seuls mais dépend de la granulométrie du mélange. Tout ce qui concerne la fonction de film protecteur sur une surface est susceptible d’être renforcée par l’action des argiles. En cas de mélanges avec d’autres minéraux, la fonction n’est plus celle de pigment, mais de matière colorante. Conservateur siccatif Pigment Pigment Siccatif Abrasif Film protecteur
c. Fonction et valeur de l’ocre : point de vue de l’ethnographie
Une revue critique des sources ethnographiques citées dans la littérature archéologique est utile à deux niveaux. Tout d’abord, il s’agit de discuter des différentes hypothèses qui ont été proposées comme relevant du domaine utilitaire. A quel point, dans le contexte de l’utilisation, les propriétés des ocres et des oxydes de fer sont mises à profit ? D’autres motivations sont‐elles évoquées, comme des superstitions ou des croyances, pouvant être plus ou moins reliées à une signification symbolique ? Ensuite, il est intéressant de discuter de la position selon laquelle l’utilisation de matières colorantes relève toujours de la sphère symbolique à un certain niveau, quelle que soit le contexte d’utilisation (voir chapitre I.2.2). La question essentielle dans ce cas est de savoir dans quelle mesure l’utilisation de l’ocre comme matière colorante est associée à des considérations d’ordre : 1) symbolique, ayant un sens donné au travers d’une base « mythologique » commune, et donc strictement définie par conventions sociales ; 2) iconique ou indexique, ayant une
signification mais non d’ordre symbolique13 (signalisation, indication) ; 3) esthétique, relevant
d’une pratique prisée et valorisée dans le contexte culturel mais sans signification explicite14 (lié
à l’attrait pour la couleur, la symétrie, ce qui brille, etc.) 4) ou enfin « utilitaire », c’est à dire répondant à un besoin purement matériel. Pour cela, nous avons séparé les exemples en trois ensembles : ceux relevant de l’utilisation comme matière colorante, dans la peinture ou la teinture ; ceux relevant d’un emploi en contexte funéraire ; ceux relevant d’activités autres.
Cette distinction entre différents « types » de considérations peut paraître restrictive. En un sens, les comportements humains sont souvent difficiles à catégoriser de manière aussi formelle. Nous avons vu toutefois la nécessité d’aborder ces questionnements. Nous nous proposons ici de reprendre quelques exemples ethnographiques, parmi les plus souvent cités dans la littérature, afin d’initier une réflexion plus vaste sur la manière de décrire des comportements complexes, en dépassant la simple opposition entre « utilitaire » et « symbolique ». 13 Une utilisation iconique ou indexique de l’ocre, dans le cas de représentations graphiques par exemple, peut être associé à un « style », c'est‐à‐dire selon la définition de J. Sackett (1982 ; 1986), un choix dans la forme qui ne dépend pas de contraintes liées à la matière première ou de contraintes techniques. Toutefois P. Chase (1990) montre que ce style n’est pas nécessairement symbolique. Il peut procéder d’un choix arbitraire (par exemple la fourchette à 3 ou 4 dents selon les cultures), mais non nécessairement liée à un sens défini par conventions sociales (le nombre de dents sur une fourchette n’a pas se signification). Il est alors indexique. 14
De même que précédemment, l’aspect esthétique lié à la notion de décor n’a pas nécessairement valeur symbolique. Il peut y avoir un lien avec des conventions sociales, mais aucun sens n’est attribué à la pratique.