4. Results
4.1. Market feasibility
4.1.1. Interviews
Dans l’usage quotidien, le mot « texte » est synonyme de l’écrit. Le but de l’herméneutique classique était, de façon similaire, l’interprétation et la compréhension des textes qui ont auparavant été fixés par écrit. Gadamer nous raconte l’histoire du mot. Le texte a désigné au debut, pour les Romains, le texte de loi. Ils l’ont considéré comme des données indubitables sur lesquelles un juge fait de l’interprétation et l’application juridique. Plus tard, le texte signifie la doctrine de l’Église qui constituait la base de l’exégèse.17 En tout cas, le texte était un point inébranlable au fond de l’interprétation et de la compréhension. C’est depuis le romantisme allemand que l’herméneutique a élargi la domaine de l’interprétation. Gadamer emprunte à la formule de Dilthey selon laquelle l’interprétation concerne « le rapport général des hommes entre eux et leur rapport au monde ».18 Autrement dit, l’herméneutique est passé des techniques régionales à une science générale. Gadamer continue cette tendance à élargir le champ de l’herméneutique. Par conséquent, le concept du texte évolue en même temps que l’herméneutique.
Gadamer n’abandonne pas entièrement le sens traditionnel du terme « texte » mais l’utilise d’une nouvelle manière. Une des questions principales qui accom-pagne alors sa réflexion est :
Comment se fait-il que la notion de texte ait pu prendre une extension aussi universelle ?19
En même temps, Gadamer continue d’employer le mot de texte dans le sens quotidien, c’est-à-dire pour désigner l’écrit fixé, par exemple quand il écrit « la tâche de celui qui écrit [. . .] [est] de rendre la parole au texte fixé ».20 Mais il
17. TI , p. 207. 18. TI , p. 193. 19. TI , p. 202-203. 20. TI , p. 213.
serait erroné d’en conclure que la notion du « texte » est toujours synonyme de la notion d’ « écriture » chez Gadamer.
Gadamer est conscient de l’opposition antique entre l’écrit et la parole. Il commente cette opposition qui figure dans la philosophie de Platon. Il cite le Phèdre qui raconte l’histoire du roi d’Égypte qui a pensé l’invention de l’écrit non pas comme un progrès mais au contraire comme un déclin. Cette histoire nous montre la thèse de Platon qui dit que l’écrit, ayant perdu l’immédiateté de la parole, abandonne l’intention originelle aux abus ou mésusages parce que l’auteur ne peut plus la défendre.21 De plus, la modulation, le geste, et l’accentuation qui accompagnent la parole et qui aident notre compréhension sont absents dans l’écriture. Pour montrer que la position du Phèdre n’est pas sans raison, Gadamer s’appuie sur une expérience commune. Quand on écoute la lecture à haute voix d’un texte, on cesse de comprendre lorsque la personne qui le lit ne comprend pas la phrase qu’elle est en train de lire. Cette expérience nous démontre que l’écrit doit être bien animé pour que le sens original puisse ressortir. Quelque chose est perdu dans la fixation en écriture et cette manque doit être remplie par le lecteur. Gadamer résume : « Le passage par l’écrit signifie en tout cas une rupture avec l’événement langagier primitif. »22
Mais Gadamer n’est pas enfin d’accord avec la position de Platon dans le Phèdre. L’écriture n’est pas toujours simplement une fixation d’une parole. Gadamer cite souvent l’exemple de l’œuvre d’art littéraire. La littérature est une forme de l’écrit particulier qui « ne se réduit pas à ce qui de la parole orale est fixé, parole qui a perdu en puissance de communication ».23 C’est la même thèse que Gadamer avait avancée dans Texte et interprétation. Il décrit les littératures comme un exemple des « textes éminents ».24 Cela veut dire que les textes
21. G a da m e r, « Philosophie et littérature », p. 175. 22. Ibid., p. 176-177.
23. Ibid., p. 177. 24. TI , p. 218.
ii. Le concept du texte chez Gadamer littéraires exemplifient les caractères centraux au texte. Quels sont donc ces caractères ?
Un texte littéraire n’existe pas simplement pour la transmission d’un contenu ; il est lu aussi pour sa manifestation langagière. Un tel texte ne disparaît pas dès que le texte est « compris ». On peut par exemple continuer à admirer une tragédie même si on connait déjà l’histoire. Sinon, les pièces classiques du théâtre ne peuvent pas connaître le succès qu’elles atteignent aujourd’hui. Autrement dit, un texte littéraire est « idéal ». Il faut noter que Gadamer n’entend pas l’idéalité de la même manière que Platon. Gadamer ne maintient pas la métaphysique de Platon. L’idéalité est pour lui simplement « la possibilité de [la] restitution et sa plus ou moins grande fidélité. »25
La restitution est similaire à l’idée de la répétition avec une différence cruciale. Elle ne signifie pas une répétition identique. Parce que, dans la restitution, il est possible d’être plus ou moins fidèle à la chose répétée originale. Cela explique ce que Gadamer veut dire avec le propos « la littéraire n’est jamais épuisée ». Chaque tentative d’interpréter le texte, soit orale soit écrite, est justement une restitution qui est jusqu’à certain degré fidèle à l’idéalité du texte. Cette idéalité, c’est-à-dire le vouloir-dire originel du texte, ne peut jamais être atteinte. Gadamer souligne que le vouloir-dire du texte n’égale pas le vouloir-dire de l’auteur originel. Il avance par exemple que la récitation d’un poème par son auteur lui-même n’est pas forcément la version la plus correcte. Chaque personne qui lit le poème a ses propres accents et rythmes dans son oreille intérieure. Le moyen définitif de lire un poème n’appartient pas au poète original ni à aucun autre ; il n’y a pas une lecture définitive. Chaque lecture est une restitution de l’énoncé du poème. Elle peut être une bonne ou mauvaise interprétation du poème, mais l’énoncé, la manifestation langagière , le texte du poème reste idéal et inépuisable par
des actes de récitation. Gadamer explique clairement que « l’écrivain disparaît, parce qu’il a si totalement déterminé la manifestation langagière selon l’idée qu’il est interdit de rien lui ajouter : tout est dans les mots du texte, tels qu’ils se manifestent comme texte ».26
Nous voyons que le texte est devenu chez Gadamer un concept plus complexe que l’idée d’une fixation par l’écriture. L’idéalité ne désigne plus une présence pleine qui se trouve dans la pensée et qui ne peut être approchée par la parole et encore moins fidèlement par l’écriture. Gadamer entend l’idéalité comme le trait essentiel du texte. Un texte est idéal parce qu’il résiste à la disparition. Il ne dépend pas d’un dit originel, mais le texte se tient en soi et en son propre idéalité. Il est vrai que le texte est souvent transmis par l’écriture, mais ceci n’est pas une nécessité absolu. On peut également parler du texte d’un poème ou d’une histoire qui est transmis oralement dans une culture. La notion du texte, contrairement à la notion de l’écriture, ne s’oppose pas à la notion de la parole. Intimement lié à la notion de la parole, Gadamer parle très souvent du dialogue. Quel est donc le lien entre le texte et le dialogue ?