Deux principes du rapport Brundtland, repris par les Nations Unies pour le développement durable, ont réduit les problèmes écologiques aux enjeux matériels en design : « produire plus avec moins » et « efficacité et performance énergétique » (ONU et Brundtland, 1987, p. 168 et 136). Face à ces deux principes – la gestion des ressources naturelles et l’efficacité énergétique qui leur sont liées –, les matériaux sont devenus un enjeu central dès le début des programmes politiques environnemen- taux. L’encadrement, le choix et l’usage des matériaux se sont assujettis à une norma- tivité particulièrement contraignante qui découle d’une conception très spécifique de ce qu’est un matériau durable. Cette conception catégorique de ce qu’est la durabilité est manifeste autant dans les programmes politiques les plus conceptuels7, comme
les plans gouvernementaux ou les plans stratégiques de développement durable d’en- treprises, que dans les outils les plus terre-à-terre, comme les certificats écologiques, les normes de l’International Standards Office, les calculs d’analyse de cycle de vie (ACV). Les matériaux traditionnels représentent un problème pour le projet de déve- loppement durable (ONU et Brundtland, 1987). L’objectif est une diminution des be- soins matériels et l’invention de matériaux nécessitant moins d’énergie, de ressources et de contraintes pour les activités humaines (ONU et Brundtland, 1987). Les an- nées suivantes, dans les rapports produits par les Nations Unies, les préoccupations écologiques causées par les matériaux ont laissé place à des recommandations plus vagues incitant à l’usage de « matériaux durables » (ONU, 1992; 2002; 2012). « Une performance écologique » est attendue de ces matériaux, laissant place à des inter- prétations quantitatives et technologiques de ce qu’est un matériau durable.
7 Par exemple, au Québec, on observe la création d’un Ministère de Développement durable en 1992, la publication du plan de développement durable du Québec en 2004, la mise en place de la Loi sur le développement durable (LDD) en 2006. En parallèle à l’échelle municipale, la publication du Premier plan stratégique de développement durable de la collectivité montréalaise date de 2005, les premiers rapports qui intègrent les notions de design for environment (DfE) et le développement durable
chez Bombardier, l’une des plus importantes manufactures au Canada, sont publiés en 2006. Nous pouvons avancer que dans la plupart des pays occidentaux, ce schéma a été reproduit durant les vingt dernières années. La loi sur le DD au Québec : « Cette loi permet au Québec de figurer dorénavant parmi les rares entités politiques dans le monde, dont quelques États américains, le Manitoba, le Luxembourg et la Belgique, à s’être donné une législation portant spécifiquement sur le développement durable. En cela, et grâce à l’appui de la population, nous avons répondu à l’appel pressant des Nations Unies qui en 2002, au Sommet mondial de Johannesburg, exhortait les nations du monde à accélérer leurs efforts de mise en œuvre du développement durable. » (Claude Béchard, ministre du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs, Gouvernement du Québec, le 13 avril 2006).
Mais la pratique de design durable n’est pas uniquement une question de choix de matériaux. Elle implique également la diminution des ressources utilisées à travers des décisions formelles et conceptuelles, la mobilisation des matériaux qui sont non toxiques, sans danger, renouvelables, biodégradables, et la prolongation de la durée de vie utile des produits (Vezzoli, 2014, p. 107). Les pratiques du design et de l’ar- chitecture ont intégré ces principes à propos de l’énergie et des matériaux sous trois formes distinctes8 : 1) une ingénierie visant la performance écologique évoquée par
les injonctions à produire plus avec moins et à favoriser l’efficacité énergétique grâce aux outils quantitatifs d’analyse de cycle de vie; 2) une heuristique, le biomimétisme9,
qui vise à mettre en place des innovations en s’inspirant du patrimoine formel, struc- turel et matériel des vivants; 3) une stratégie, l’économie de services, qui promulgue une dématérialisation des pratiques humaines afin de diminuer les besoins matériels (Knight, 2009). Or, ces trois formes présentent toutes des limites.
Le problème avec l’ingénierie est qu’elle constitue une approche quantitative aveu- glée par une optimisation sans fin. Seules, ni la diminution des matériaux ni celle de l’énergie ne suffisent à rendre un produit écologique (Manzini et Vezzoli, 2008). D’ailleurs, cette ingénierie écologique ne met pas plus en question la philosophie de la conception et de la consommation que la technique du biomimétisme. Toutes deux laissent place à des pratiques qui s’en tiennent à remplacer les matériaux probléma- tiques, comme ceux à base de pétrole, tout en gardant la même structure de produc- tion et de consommation, et le même rapport aux non-humains. Le biomimétisme avancé peut inspirer un mode de production et de consommation adéquate, mais son apport reste au premier degré de ses capacités. Que la paille à boire soit en matériaux innovants et biodégradables, mais à usage unique et jetée avec la même indifférence alors qu’une usine ou un organisme continue à en fabriquer des milliers, ne règle pas le problème. Un rapport d’exploitation persiste entre les humains qui consomment
8 Voir également Suren Erkman, Vers une écologie industrielle, qui résume les enjeux
écologiques en quatre points : l’économie des déchets, l’économie circulaire des matériaux, l’économie de service et l’économie d’énergie sans carbone (Erkman, 2004).
9 Le biomimétisme et le biomimétique sont des méthodes de « l’innovation inspirée de la nature » (Benyus, 2002) pour produire des « solutions de design durable aux problèmes humains » : c’est « l’art d’extraire de la connaissance de la nature » (Aberkane, 2005).
et les artefacts qu’ils produisent. Dans le même sens, l’analyse de cycle de vie des iPhone s’améliore, mais leurs ventes se sont également multipliées, et la durée de vie pour les premiers usagers est estimée par le constructeur qu’à trois ans10. La marque
entretient ainsi un mouvement de consommation cyclique de produits neufs. Ezio Manzini et Carlo Vezzoli appellent ce type de phénomène « le paradoxe des pro- duits légers »11. Les innovations technologiques et matérielles ne garantissent pas
d’améliorer l’empreinte écologique des produits, parfois même l’empirent (Manzini et Vezzoli, 2008). C’est la quantité, la fréquence, bref, la durée de vie pour la fonc- tion initiale du produit qui est l’enjeu écologique au-delà de l’efficacité énergétique (Hosey, 2012). La troisième forme, la stratégie d’une économie de service par la dé- matérialisation, comporte un vice caché. Cette transformation de l’économie repose sur une dématérialisation des supports d’échanges. Les paiements par carte bancaire, qui remplacent l’énergie et les matériaux consommés pendant la production et la ges- tion de la monnaie – billets et pièces –, représentent aussi une consommation de ma- tériaux et d’énergie due aux milliers de transactions numériques et de disques durs composés de métaux rares qu’il faut produire, stocker, alimenter et refroidir. Cette énergie et ces matériaux sont cependant consommés loin des regards, à distance de l’action qui les consomme. Par exemple, le physicien américain Alex Wissner-Gross démontre que l’énergie consommée pour faire deux recherches sur Google équivaut à faire bouillir l’eau d’une bouilloire12. Selon les chercheurs, d’ici 2040, l’énergie
nécessaire pour le stockage du big data dépassera ce que le monde est capable d’en
produire (Fullerton, 2018). Ayant pris d’autres formes, l’économie de service cause des enjeux écologiques qui se déroulent en dehors de notre vue et connaissance.
10 Voir la question « How does Apple conduct its Product Greenhouse Gas Life Cycle Assessment? » dans Apple, Environment – Answers – Apple, https://
www.apple.com/environment/answers, consulté le 3 septembre 2018.
11 « The paradox of light products » : « When things become lighter, smaller, more efficient and cheaper, they are trying to change their constitution and multiply their numbers, develop for wider and faster consumption, converge with fashion (like wristwatches) or approach the ephemerality of throw-away items (like cameras). […] every technological improvement that is intended to raise the eco-efficiency of products and services appears to become a new and “natural” opportunity for consumption for reason that are inherent in the overall socio-technical system. This is accompanied by a substantial increase in the unsustainability of the given system » (Manzini et Vezzoli, 2008, p. 18). 12 Article de Le Monde " Une recherche Google a un coût... énergétique" 12 janvier 2009.