5 Eksterne relasjoner
5.1 Oppsummeringer og anbefalinger
a) La palingénèse
Sur le modèle des révolutions célestes, la pensée mésopotamienne concevait l’histoire du Monde comme le recommencement incessant de la Grande Année cosmique. Cette notion de palingénèse ou de renouvellement a très largement façonné la conception grecque du temps. Par elle l’impensable toujours-Autre, grâce à l’introduction de la récurrence, brutalisant et faussant la linéarité, prenait l’aspect d’une réalité appréhensible. La physique ancienne, s’attachant principalement au mouvement des corps célestes, prédisposait à la conception d’un temps circulaire130. Comme nous venons de le voir, le Timée de Platon avance que le Temps se meut en cercle (kukloumenou) suivant le Nombre. Une page du livre
129 Dans la physique stoïcienne, le temps est classé parmi les « incorporels » (άσωµατα) et qualifié parfois de
« quasi-existence » (έννοηµα). Voir SENEQUE, La Brièveté de la vie, VIII, 1 : Fallit autem illos, quia res
incorporalis est, quia sub oculos non uerit ideoque uilissima aestimatur... : « Nous n’en avons pas conscience,
parce qu’il est immatériel, parce qu’il ne tombe pas sous les yeux, et pour cette raison on l’estime très bas… » (Belles Lettres, 2003, p. 57-58).
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VIII de la République, dans laquelle les Muses – que fait parler Socrate – apparentent les êtres vivants et les institutions humaines, reprend cette métaphore du cercle : « Comme tout ce qui naît est sujet à la corruption, votre constitution non plus ne durera pas toujours, mais elle se dissoudra et voici comment. Il y a non seulement pour les plantes enracinées dans la terre, mais encore pour l’âme et le corps des animaux qui vivent sur sa surface, des alternatives de fécondité et de stérilité. Ces alternatives se produisent quant la révolution périodique ferme le cercle où chaque espèce se meut, cercle court pour les espèces qui ont la vie courte, long pour celles qui ont la vie longue131 ». La « révolution périodique » (periphora) fermant le cercle (kuklos) dans lequel chaque espèce est sujette au Devenir indique clairement la nécessité, pour tout ce qui naît, de commencer, de finir et de recommencer. La notion de cercle, pour ordinaire qu’elle soit dans la pensée grecque, permet ici d’exprimer l’identité persistant dans le changement, de substantialiser l’évanescence, et par là de rendre intelligible le fluent autrement qu’en le définissant comme eikôn kénotique de l’éternité.
b) « Diacosmèsis » et « ekpurôsis »
Si nous en trouvons trace dans le platonisme, c’est dans la physique stoïcienne que la description du temps comme cycle s’est exprimée avec le plus d’insistance et de précision. Nous trouvons dans l’Eternité du monde de Philon les éléments d’une polémique opposant Zénon de Cittium et les aristotéliciens au sujet de la substance du monde132. Zénon ne contestait pas que cette substance fût éternelle, mais l’observation des nombreux changements se produisant à la surface de la terre (l’érosion des matières, les marées, les saisons…) ainsi que la conviction du caractère récent des civilisations humaines ou l’interprétation des fossiles comme formes anciennes de vies aujourd’hui disparues lui ont suggéré d’en revenir à la pensée d’Héraclite. Les faits observés prouvent selon le fondateur du Portique l’existence de périodes cosmiques. Le feu originel et divin, une fois l’élément humide apparu, donne naissance au monde – modèle descriptif dans lequel nous reconnaissons les traces de la pensée ionienne. La terre se dépose au centre et le cosmos s’organise. C’est la phase de diacosmèsis, d’agencement, de construction, d’édification, d’assemblement. Le feu divin, dans un combat inégal, reprend ensuite le dessus et assimile (ou désintègre) progressivement
131 PLATON, La République, VIII, 546a, Œuvres complètes, trad. par E. Chambry, Les Belles Lettres, t. VII, 2e
partie, 1947, p. 8-9.
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les autres éléments, jusqu’au terme de la Grande Année133. Se produit alors l’explosion finale, la déflagration ou l’embrasement du monde que les stoïciens appellent l’ekpurôsis. Cette conflagration du cosmos, loin de l’annihiler seulement, en effectue la purification. C’est ainsi que se pense le cycle, comme courbure et comme retournement sur soi de la ligne du temps : à l’ekpurôsis de la fin du monde succède aussitôt, en un mouvement répété, une nouvelle diacosmèsis.
Peu d’œuvres complètes du premier stoïcisme nous sont parvenues. Il n’est donc pas aisé d’attester une telle théorie autrement que par des allusions ou des motifs philosophiques repris tout au long de l’histoire de cette école. Diogène Laërce, par exemple, ce doxographe du IIIe siècle de notre ère, dans les Vies et opinions des philosophes illustres, consacre un chapitre à l’évolution du monde selon la physique des premiers philosophes du Portique : « Selon eux le monde est corruptible, puisqu’il est engendré ; ils tirent aussi argument de notions venues de l’expérience : le tout dont les parties sont corruptibles est lui-même corruptible ; or les parties du monde sont corruptibles ; car elles se transforment les unes dans les autres ; donc le monde est corruptible. Autre argument : si une chose est capable de se modifier en un sens pire, elle est corruptible ; or, c’est le cas du monde ; car il y a des desséchements et des transformations d’air en eau. La naissance du monde a lieu, lorsque, à partir du feu, la substance, par l’intermédiaire de l’air, se change en humidité, dont la portion épaisse et consistante fait la terre, tandis que ses parties subtiles deviennent de l’air et, se subtilisant encore plus, engendrent le feu ; ensuite, selon le mélange des éléments viennent d’eux les plantes, les animaux, et les autres genres d’êtres. Zénon parle de la génération et de la corruption du monde dans son traité Du Monde134 ». Engendrement, corruption et conflagration se répètent indéfiniment, comme en une rotation. Mais, si le mouvement de la naissance à la corruption est assez précisément étudié du point de vue d’une causalité physique, le passage de la conflagration à la reformation ou à la renaissance du monde (palingenesis) n’est pas clairement motivé, sinon par l’indestructibilité et l’immortalité du feu. Le feu divin jamais n’advient ni ne disparaît. Comme une substance – la substance même dont tout est animé –, l’élément primordial conserve et sa réalité et sa puissance créatrice. Parce que le feu primordial ne peut avoir ni commencement ni fin, le Monde, qui est en quelque sorte le produit de la vivante relation du feu aux différents éléments, n’a lui-même ni commencement ni fin.
133 Diogène de Babylone évalue cette Grande Année à 365 fois 108000 ans. Cf. Les Stoïciens, éd. cit., Préface, p.
XIX.
134 DIOGENE LAËRCE, Vies et opinions des philosophes, VII, 141-142, trad. par E. Bréhier dans Les Stoïciens,
c) La beauté perpétuelle
Dans le traité De la nature des dieux, Cicéron fait allusion à la cosmologie stoïcienne en des termes comparables à ceux de Diogène Laërce : « Dans l’éther roulent les astres qui gardent, par leur propre force, la forme d’un globe et, grâce à cette forme, maintiennent leurs mouvements […] Par nature, les étoiles sont faites de flammes ; c’est pourquoi elles se nourrissent des exhalaisons de la terre, de la mer et des cours d’eau, qui s’élèvent des champs, et des eaux réchauffées par le soleil ; nourris et renouvelés par ces exhalaisons, les étoiles et l’éther entier les envoient pour les attirer à nouveau, si bien que rien ne périt, sinon le peu de choses que consument le feu des astres et la flamme de l’éther : d’où, d’après nos amis, cette issue […] : à la fin, le monde entier s’enflammera quand, après épuisement des vapeurs, il ne pourra plus être nourri par la terre et que l’air ne pourra se reconstituer ; car une fois toute l’eau épuisée, il ne peut plus naître ; ainsi rien ne restera que le feu ; mais par ce feu vivifiant et par Dieu s’opérera le renouvellement du monde et renaîtra la même beauté135 ».
Toutes les parties du cosmos sont ainsi liées et tressées entre elles au sein d’une formation unique et d’une même évolution : « Les gens que n’ébranlent pas cette liaison des choses, cet assemblage où tout s’accorde pour la conservation du monde, n’ont jamais réfléchi à tout cela, j’en suis certain136 ». Dans ce beau corps cohérent et animé qu’est le Monde, le temps apparaît paradoxalement comme la condition de la pérennité de l’ensemble. Le rythme périodique du cycle cosmique permet en effet, par le retour régulier du Même, de penser la perpétuité.
Quoique Paul ait vraisemblablement fréquenté l’enseignement des stoïciens et qu’il en ait retenu quelques éléments137, rien ne lui est plus étranger, nous le verrons, que cette représentation périodique du temps. Fidèle à la tradition juive, le temps est pour lui une création de Dieu, création originaire et orientée vers une fin. Mais comment, selon la pensée grecque, la temporalité de l’homme prend-elle place dans ce temps cyclique naturel ? Comment le temps apparaît-il à l’homme ? Les événements cosmiques se déroulent évidemment dans le temps, « dans ce temps précisément dont eux-mêmes, pris ensemble, fournissent la mesure et ce rythme périodique qui va de chaque naissance du monde jusqu’à
135 CICERON, De la nature des dieux, II, XLVI, trad. par E. Bréhier dans Les Stoïciens, éd. cit., p. 450. 136 Id.
137 Voir M. FATTAL, Saint Paul face aux philosophes épicuriens et stoïciens, L’Harmattan, Ouverture
son embrasement final138 ». On ne saurait ni imaginer, ni concevoir d’événements successifs sans les rapporter à une condition nommée temps – sauf à considérer le temps moins comme la condition du mouvement que comme l’effet de ce mouvement. Qu’il soit condition ou effet, chronos désigne l’évolution du monde, la répétition à l’identique de la révolution, le retour perpétuel du Même, par purifications successives. Mais l’homme ne pouvant pas atteindre la plénitude d’une vision cosmique englobant toutes choses, ni s’élever à la contemplation de la totalité du cycle et embrasser du regard le renouvellement perpétuel, comment s’insère-t-il dans la Vie perpétuelle de cet immense et majestueuse Totalité ? Comment pouvons-nous nous représenter l’envergure sans contour du temps, sinon par un démon139 ? Que change, pour chacun, une telle représentation ? En d’autres termes : comment l’éthique, pour les Grecs, s’insère-t-elle dans la cosmologie ?