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Engsvingel og strandsvingel, anlegg 2004 og 2006

5. Resultater

5.2 Engsvingel og strandsvingel, anlegg 2004 og 2006

L’Histoire du roi de Bohême est d’emblée un mensonge, ou du moins une tromperie. Son titre, que l’on pourra considérer comme ironique après coup, annonce un roi de Bohême que l’on ne rencontrera jamais, mais également une histoire, alors que le roman semble ne pas en raconter. Toutefois, le titre trace un lien avec Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme (1759) de Laurence Sterne, où l’on revient aussi sporadiquement à l’histoire du roi de Bohême sans jamais la raconter, ce que l’épigraphe de la première page de titre rappelle : « Il y avait une fois un roi de Bohême qui avait sept châteaux. TRIMM. » De fait, comme c’était

le cas dans Tristram Shandy, le roman de Nodier annonce une histoire à laquelle on ne parviendra jamais.

Puisque l’Histoire du roi de Bohême n’est pas l’histoire du roi de Bohême, il y a lieu de se demander si elle en raconte une autre. Le récit le plus achevé est sans contredit celui des Amours de Gervais et d’Eulalie, qui traverse le roman du huitième chapitre, « Dubitation », où Théodore déclare avoir un « souvenir confus des aventures de Gervais et de Cæcilia… » (HRB, 45), jusqu’au cinquante-deuxième, « Désolation », où l’on devine le suicide de Gervais lorsque son chien Puck, une fois relâché, va le rejoindre au fond d’un gouffre. Véritable histoire, avec des

péripéties et un dénouement, qui traverse le roman presque du début à la fin, Les Amours de Gervais et d’Eulalie est cependant morcelée et disséminée dans celui-ci. L’efficacité du récit est d’abord minée par son espacement ; le lecteur doit à chaque fois se remémorer les dernières péripéties. Puis, les interruptions font souvent basculer le récit vers une tout autre tonalité, souvent comique ou ironique, qui porte atteinte à l’efficacité de ce conte hautement pathétique. C’est déjà le cas à la première interruption, où don Pic réussit à convaincre Théodore de changer le nom de Cæcilia (HRB, 51). Une deuxième interruption survient alors que Théodore, désirant ralentir le débit de l’histoire, entreprend une critique journalistique de l’Histoire du roi de Bohême (HRB, 63). Le chapitre « Commémoration » est interrompu par don Pic qui fait de la philologie autour de l’épineuse question du « ruban verd » (HRB, 145). Montrant comment le narrateur perd le contrôle de ses personnages, le chapitre « Interlocution » commence alors que Gervais reprend la parole de manière tout à fait autonome : « Tu as vu, m’écriai-je !... tu verras !... infortuné que je suis !... » (HRB, 181) Cette lamentation de Gervais n’est en rien efficace d’un point de vue narratif, car le lecteur ignore qui s’exprime ainsi, ce pour quoi Théodore reprend la parole : « Mais ce n’est pas le docteur Abopacataxo qui dit cela. Le docteur Abopacataxo est retourné à ses chiffres, et le pauvre Gervais à son histoire. Le voici qui parle à mes côtés, comme à l’instant où don Pic de Fanferluchio l’a si sottement interrompu. » (HRB, 181) Aussi pathétique et larmoyante soit-elle, l’histoire des aveugles ne parvient donc pas vraiment à toucher le lecteur, dont on détourne sans cesse l’attention, et qu’on empêche parallèlement de connaître le dénouement de l’histoire, à coup de digressions. Les Amours de Gervais et d’Eulalie deviennent à peu de chose près un appât : on l’offre momentanément au lecteur afin de le convaincre de continuer sa lecture, puis on le lui retire après quelques pages sous un prétexte farfelu.

L’Histoire du roi de Bohême ne raconte donc ni l’histoire du roi de Bohême, ni celle des aveugles de Chamouny. Toutes les avenues empruntées débouchent sur la digression, de sorte que le roman semble illisible. La présence de plusieurs chapitres ne semble même motivée que pour des raisons d’illisibilité. C’est le cas du chapitre « Annotation » où, dans le but de faire l’étymologie du mot pantoufle, don Pic fait état de sa connaissance des langues anciennes et étrangères : « Il pourrait venir, répondit don Pic en souriant, du syriaque tophel, ou de

l’allemand stiffel, qui est le même que l’italien stivale. » (HRB, 105) Au chapitre « Érudition », où don Pic s’adonne à la philologie, des paragraphes entiers sont rédigés en latin, et donc échappent complètement à la majorité des lecteurs. Breloque aura tôt fait de parodier cette propension de don Pic à faire étalage de son érudition : « N’est-ce que cela, dit Breloque, et suffit-il pour s’asseoir magistralement in curiâ et in præsidio, de commenter pædagogicè la thèse de ce grand niais de prince de la Mirandole, de omnibus rebus scibilibus ou autre bibus, et d’argumenter in baroco dans le patois de l’écolier limousin ? » (HRB, 161), faisant par ailleurs référence à un personnage issu de Pantagruel, grotesque pédant qui s’exprime constamment dans une langue exagérément ampoulée. Par ailleurs, le chapitre « Invention », où Théodore raconte une histoire par le biais d’onomatopées, est tout aussi incompréhensible pour le lecteur, de sorte que tous les narrateurs sont susceptibles de produire des chapitres illisibles.

On pourrait qualifier les chapitres mentionnés ci-dessus de digressions. Or, puisque le roman ne présente aucune unité narrative et que presque tous les chapitres peuvent être considérés comme des digressions, la digression elle-même n’est sans doute plus le terme approprié pour les décrire. Marie-Jeanne Boisacq-Generet affirme que les vignettes elles- mêmes, en accentuant la discontinuité du texte, deviennent des digressions163, alors que D. Sangsue considère que le texte entier obéit à une poétique digressive164. Randa Sabry dit des digressions qu’elles ont « le pouvoir secret […] de participer d’un certain excès, de faire basculer parfois de façon inattendue le programme initial du texte, tout en ouvrant à notre lecture de nouvelles perspectives165. » En effet, l’accumulation de digressions incite le lecteur à considérer le roman selon une nouvelle perspective. On peut sans trop de mal affirmer que le lecteur de l’Histoire du roi de Bohême est placé dans une situation inconfortable : C. Grivel parle pour sa part (on l’a vu) d’un lecteur trompé pour qui la lecture engendre une sensation de

163 M.-J. BOISACQ-GENERET, Tradition et modernité dans l’Histoire du Roi de Bohême et de ses sept châteaux de Charles Nodier, Paris, Champion, 1994, p. 273.

164 D. SANGSUE, Le Récit excentrique, 1987, op. cit., p. 273.

vide166. Le lecteur est continuellement rejeté du roman : des lecteurs présents dans le roman réagissent à sa place ; on interrompt la narration dès qu’une histoire commence à se dessiner ; on sape tous les codes dont le lecteur se sert habituellement pour lire ; on lui révèle la facticité de l’illusion romanesque en dévoilant les mécanismes du livre ; on lui ment quand on lui annonce une histoire ; on lui présente des chapitres incompréhensibles, parfois dans des langues qu’il ne maîtrise pas. Ultimement, puisque le lecteur est incapable de pénétrer le livre, il est forcé de s’en distancier et de le regarder sous un nouvel angle, plus global. Beate Ochsner, à l’inverse de C. Grivel, ne croit pas que le lecteur soit confronté à une sensation de vide : « Le livre se donne comme un jeu auquel le lecteur est invité à participer. L’autoréflexion déborde la clôture matérielle du livre, invite à la transgression et ouvre sur les espaces infinis de l’écriture – ce qui nous mène [au] phénomène de la bibliothèque167. » En effet, la bibliothèque, plus qu’un simple motif comme dans plusieurs autres récits de Nodier, devient dans l’Histoire du roi de Bohême une clef d’interprétation et un facteur de lisibilité.